Communication scientifique et diffusion médiatique : des mondes à deux vitesses


Il y a quelques mois, la communauté des cosmologistes a été secouée par l'annonce d'un résultat fondamental par l'expérience BICEP2 : l'analyse du rayonnement micro-onde reçu depuis une petite partie du ciel semblait mettre en évidence de façon indirecte l'existence d'ondes gravitationnelles primordiales, et de façon encore plus indirecte de sonder l'Univers très primordial, en particulier la phase appelée « inflation ». Bref : on arrivait enfin à interrroger l'Univers sur ses phases les plus extrêmes. Cette annonce a eu d'autant plus d'impact qu'elle damait le pion à l'expérience Planck, une sonde d'un demi-milliard d'euros conçue par une immense collaboration internationale, dont la mission vient de se terminer, qui est en train d'analyser les données collectées, et dont un des objectifs scientifiques est précisément d'étudier cette question.

Or, l'article scientifique présentant les résultats de BICEP2 vient d'être présenté sous sa forme finale, validée par le comité de lecture de la revue dans laquelle il a été soumis, et le texte est beaucoup plus prudent que l'annoncé médiatisée. En particulier, il n'est pas exclu que l'effet mesuré par BICEP2 puisse être dû en partie à d'autres causes que les ondes gravitationnelles annoncées, notamment la présence de poussières en avant-plan de la région observée.

Il n'y a aucun scandale dans cette histoire, c'est la marche normale de la communication scientifique, une équipe présente un résultat intéressant, d'autres équipes le commentent, le mettent à l'épreuve, le contestent ou l'acceptent. La formulation puis l'acceptation d'un résultat scientifique nouveau, de ce fait, prennent du temps. En physique, on parle de « temps de relaxation » pour désigner le temps que met un système que l'on a perturbé pour retrouver un état d'équilibre. C'est au bout de ce temps seulement que les différents mécanismes responsables de l'équilibre final ont pu agir, éventuellement se compenser. Le temps de relaxation associé aux découvertes de résultats nouveaux est de l'ordre de quelques mois ou de quelques années.

Ces durées sont très supérieures à celles sur lesquelles se développent les dynamiques de communication médiatique : quelques semaines ou quelques jours (voire quelques heures quand le buzz s'en mêle). Ceci peut devenir un problème lorsque la communication médiatique interfère avec l'activité scientifique, créant des perturbations sur des échelles de temps beaucoup trop courtes. C'est clairement ce qui s'est passé avec l'histoire des neutrinos supraluminiques, où l'annonce d'un résultat très inattendu a été relayée extrêmement rapidement par un très grand nombre de média (les scientifiques responsables de cette expérience ont d'ailleurs probablement joué un rôle actif dans cette diffusion), conduisant finalement à la démission d'un responsable de l'expérience quelques mois plus tard, lorsqu'il est devenu clair que l'effet observé était d'origine purement instrumental et ne remettait pas en cause les lois fondamentales (l'existence d'une erreur expérimentale dans une expérience n'a rien de honteux et ce n'est pas ce qui a conduit à la démission, mais bien la gestion de la communication). Dans le cas de BICEP2, il n'est pas clair non plus que le caractère hâtif de la communication n'ait pas joué un rôle dans la recherche dans le domaine. Par exemple, il serait intéressant de savoir dans quelle mesure l'activité scientifique de la collaboration Planck a été affectée par cette annonce.

Ce problème n'est pas nouveau, mais il est amené à jouer un rôle de plus en plus important, les scientifiques hésitant de moins en moins à passer par des canaux de communication plus rapides que la traditionnelle (et efficace) procédure soumission/approbation/publication dans des revues spécialisées. Sans doute parce que l'avenir d'une expérience, d'un groupe de recherche, ou même d'un laboratoire, est déterminé par des décisions politiques, par des conseillers, voire des « experts », qui ne sont pas toujours des spécialistes du domaine, ni même des scientifiques : ils n'auront jamais lu les articles scientifiques en question.

La communication scientifique et la diffusion médiatique diffèrent aussi sur un autre point : le sens de la nuance. Il est difficile pour un journaliste de présenter un résultat incertain (sauf s'il est accompagné d'une polémique) et de rendre compte de tous les caveat qui l'entourent. À l'inverse il est absolument impossible pour des scientifiques de publier un résultat qui ne soit pas accompagné d'une analyse critique et d'une discussion indiquant les points faibles de l'analyse et les façons dont elle pourrait être remise en cause.

L'image de la science elle-même en pâtit, lorsqu'elle est présentée comme un ensemble de savoirs plus que comme une démarche. C'est le contournement de cet écueil qui à mon avis ce qui différencie les bonnes revues de vulgarisation des autres. Qu'il me soit permis ici de saluer Françoise Pétry et de répondre à son éditorial dans le numéro de juillet 2014 de « Pour la Science » : au revoir et merci pour tout ce travail !!!


11 commentaires pour “Communication scientifique et diffusion médiatique : des mondes à deux vitesses”

  1. P.E.S.Y. Répondre | Permalink

    Tout chercheur "Sur-vend" un peu ses résultats. C'est la vie. C'est aux autres de ne pas s'emballer.
    En ce qui respecte au vulgarisateur, difficile pour lui de faire la synthèse trop tôt. Et pourtant il doit "Faire part".
    Les excès font partie de l'acquisition de Connaissances et de la "Décantation"

    • Richard Taillet Répondre | Permalink

      Oui, je suis d'accord. Tout est dans la mesure, dans le "un peu" de votre première phrase...

  2. Diziet Sma Répondre | Permalink

    Bonjour,je partage votre opinion sur les causes de ce décalage entre la communauté scientifique et le grand public et surtout ce passage qui explique presque tout :
    "L'image de la science elle-mème en patit,lorsqu'elle est présentée comme un ensemble de savoirs plus que comme une démarche."
    Encore que dans les cas des résultats de BICEP 2,j'ai plutot trouvé que les papiers des vulgarisateurs étaient à la fois,modérés,honnètes et nuancés.
    Ce qui mérite d'ètre souligné,tant la cosmologie est une discipline qui déchaine les passions.
    Voir d'ailleurs l'article d'Alain Riazuelo (membre de la mission Planck) dans le dernier dossier PLS.

  3. patricedusud Répondre | Permalink

    Ce serait un peu facile et je n'oserai pas dire (si finalement j'ose) que l'équipe de BICEP2 a fait les gros bras....
    Bon d'accord c'est nul...

  4. Corine Répondre | Permalink

    Bonjour Monsieur Taillet,

    Merci pour votre article. Il est très intéressant.

    Connaissez-vous au moins un titre de livre, en français ou en anglais, destiné aux étudiants ou / et aux doctorants, qui révèle les nombreuses questions qu'un expérimentateur doit se poser, pour déterminer si ses travaux ne comportent pas une erreur de mesure, une erreur d'interprétation d'une mesure, etc ?

    Merci beaucoup.

    Corine

  5. Corine Répondre | Permalink

    Bien entendu, pour chaque expérience, il y a une réponse différente.

    Mais, ce qui m'intéresse, c'est ce qui est invariant dans cette démarche scientifique dont beaucoup personne parle mais que personne ne révèle jamais de manière concrète et professionnelle.

    Etant donné que j'ai cherché et que je n'ai rien trouvé sur ce sujet, j'espère qu'un chercheur écrira un jour un article ou un livre ou réalisera une vidéo qui présentera des articles scientifiques célèbres qui ont provoqué une polémique relative à l'interprétation des mesures des grandeurs physiques considérées dans l'article et qui expliquera le cheminement intellectuel qui a conduit à la conclusion : l'interprétation des mesures était bonne ou mauvaise.

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