[Copernic #1] randonnée bibliographique


Une des œuvres scientifiques majeures qui a contribué à faire de la science ce qu'elle est aujourd'hui, le « Des révolutions des orbes célestes » de Copernic (qu'on appelle communément le « De Revolutionibus ») publié en 1543 en latin, est aujourd'hui disponible en français dans une magnifique édition, chez « Les Belles Lettres ». Dans un premier temps, on s'étonne du prix élevé de l'ouvrage (environ 200 euros), mais il s'agit en fait d'un coffret de trois livres (celui qu'on voit trôner sur la photo ci-dessous), l'un contenant l'ouvrage lui-même, en version bilingue (le français en vis-à-vis du latin, page par page), un autre un ensemble de textes portant sur la vie de Copernic et l'histoire de son ouvrage, le dernier contenant des notes et des documents annexes. Cette traduction et ces textes sont l'aboutissement de plusieurs décennies de travaux de recherche universitaire [1], comme l'explique l'avant-propos. Le premier tome (les textes de présentation et d'analyse) est extrêmement agréable à lire, très documenté, présentant les points de vue contradictoires sur certains points, prenant tout de même position. Sa lecture m'aura permis de mieux agencer les éléments récoltés dans les autres ouvrages dont je parle plus bas et je conseille les amateurs d'histoire des sciences de casser leur tirelire pour beau coffret.

 

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Il se trouve que cette édition tombe à pic pour moi, ayant eu l'opportunité de préparer un cours d'histoire de la cosmologie et de me pencher sur plusieurs autres ouvrages abordant la « révolution copernicienne », comme on l'appelle souvent, sans avoir accès à une édition française de la totalité du livre original (on trouve facilement le livre I sur internet, mais pas les suivants). Dans ce premier billet, je présente une sélection de livres qui m'ont plu et m'onté été très utiles. Je reviendrai sur la notion de « révolution copernicienne » dans le prochain billet.

J'avais été vraiment séduit par « Les somnambules » d'Arthur Koestler (1959), malgré (pour ?) ses partis pris flagrants, parfois outranciers. L'auteur y présente les personnages historiques ayant façonné la science moderne (en particulier Copernic, Kepler, Brahe et Galilée) comme des humains davantage que comme les rouages d'une grande mécanique prédestinée à mener à la science moderne. Il faut le lire avec des pincettes et prendre avec circonspection les affirmations du type (je n'ai pas sélectionné la plus négative...)

« Copernic est peut-être le plus terne personnage de tous ceux qui, grâce à leur mérite ou en raison des circonstances, ont modelé le destin de l'humanité. Sur le ciel lumineux de la renaissance, il apparaît comme une de ces étoiles noires dont rien ne révèle l'existence, que leur puissante émission d'ondes invisibles. »

Dans un style très différent, « The Book Nobody Read » d'Owen Gingerich (2004) est lui aussi passionnant. Son titre reprend celui d'un des paragraphes des « Somnambules » : Kœstler y soutient que le « De Revolutionibus » de Copernic n'aavait été que très peu lu pendant les quelques décennies qui ont suivi sa publication. Gingerich, voulant vérifier la validité de cette affirmation, s'est intéressé aux annotations qui figurent sur les exemplaires de l'ouvrage de cette époque (il était courant, alors, qu'un savant écrive dans la marge des livres qu'il étudiait) et a été amené, de fil en aiguille, à rechercher systématiquement tous les exemplaires du « De Revolutionibus » ayant survécu aujourd'hui. Son livre raconte cette épopée, car c'en est une, qui aura duré 30 ans. On y découvre la vie d'un livre, les aventures d'un rat de bibliothèque, une affaire criminelle et le point de vue d'un scientifique sur un pan important de l'histoire des sciences. L'auteur est astronome de métier et explique aussi comment, grâce aux premiers ordinateurs, il a mis à contribution les ressources informatiques de son institut pour comparer différentes tables astronomiques aux modèles cosmologiques (épicycles, déférents, équants) sur lesquels elles s'appuyaient. Il met notamment à mal l'idée selon laquelle les astronomes médiévaux multipliaient volontiers les épicycles pour rendre compte d'écarts entre les observations et les prédictions. C'était tout simplement trop coûteux en ressources de calcul (à la main, bien sûr, à l'époque), et il n'existait de tout façon pas de campagne d'observations ayant pour but de vérifier ces tables.

Très surprenant aussi, « Copernicus and the Scientific Revolution » d'Edward Rosen (1984), un des grands spécialistes du « De Revolutionibus », notamment pour l'avoir traduit du latin en anglais. Je m'attendais à une analyse construite de l'ouvrage et de son rôle dans la construction de la science, et j'y ai trouvé un exposé très lapidaire de « faits » concernant Copernic, son entourage, son œuvre, avec des paragraphes très courts ornés chacun d'un titre qui résume son idée centrale, comme si l'auteur voulait une bonne fois pour toutes nous débarrasser de fausses idées concernant Copernic. Du coup sa lecture complète à merveille celle des deux premiers.

Le « The Copernician Revolution » de Thomas Kuhn (1957), lui, est entièrement consacré à l'analyse de la signification épistémologique du « De Revolutionibus », d'une façon très pédagogique. Au-délà de cette analyse, j'ai beaucoup apprécié les deux premiers chapitres qui décrivent le mouvement du Soleil, de la Lune, des étoiles et des planètes dans le ciel, peu d'auteurs prenant le temps de clarifier ces points fondamentaux pour comprendre ce qui, exactement, s'est passé en 1543. Ce sera le sujet du prochain billet.

Notes

[1] Les textes sont signés par Michel-Pierre Lerner et Alain-Philippe Segonds avec la collaboration de Concetta Luna, Isabelle Pantin et Denis Savoie.

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