(Histoire des) Sciences : faut-il lire les grands classiques ?

Alors ça y est, vous franchissez le pas : on vous a convaincu de l'intérêt de l'histoire des sciences, et vous avez décidé de prendre le taureau par les cornes : vous vous êtes procuré les Principia de Newton, l'Astronomia Nova de Kepler ou n'importe quel autre grand classique de la physique. Au premier coup d'œil à ces ouvrages, votre enthousiasme laisse la place à un profond désarroi : ces textes sont absolument opaques. Beaucoup d'éléments découragent le lecteur venu en amateur : la langue, les notations, la façon même de présenter les raisonnements, les prérequis...

Bref, c'est certainement la façon la plus risquée de se lancer dans la découverte de l'histoire des sciences (le risque étant d'être simplement dégoûté) ! Comprendre les Principia, par exemple, ce n'est pas seulement lire le texte tel qu'il nous est parvenu : c'est connaître les discussions et les querelles qui ont entouré son écriture, via les correspondances de Newton, en particulier ; c'est avoir eu accès aux différentes versions, aux portions de texte enlevées ou rajoutées avant d'arriver à la version publiée ; c'est aussi avoir placé ce texte dans son contexte, passé et futur (réactions des contemporains ou utilisation par les générations ultérieures). On peut s'y plonger comme on s'immergerait dans un pays étranger dont on ne parle pas du tout la langue, sans un sou en poche, mais il faut bien réaliser qu'il s'agira davantage d'une aventure (éventuellement pénible) que d'un voyage plaisant.

Il se trouve que, comme pour les voyages, on peut se laisser guider par des professionnels : les historiens des sciences. Il existe un corpus impressionnant d'analyses portant sur la plupart des sujets qui peuvent intéresser le physicien, pour restreindre la discussion au domaine que je connais. Les historiens des sciences l'appellent la littérature secondaire, par opposition à la littérature primaire (les textes des savants eux-mêmes : les Principia ou l'Astronomia Nova, par exemple). Contrairement à la plupart des articles des chercheurs scientifiques, cette littérature secondaire est généralement très lisible, même pour le non-spécialiste, et constitue une ressource précieuse.

Imaginons que vous vous intéressiez à tel épisode de l'histoire de la physique, par exemple l'invention des doublets achromatiques, en optique (oui oui, moi ça me passionne !). Une recherche rapide sur internet vous donnera quelques éléments factuels, quelques pistes (les noms de Chester Moore Hall, d'Euler et de John Dollond se mêleront dans des histoires qui ont toutes pour point commun de présenter une lutte victorieuse contre l'autorité posthume de Newton, pour qui l'achromatisme était une impossibilité), certaines d'entre elles contradictoires (Chester Moore Hall jouant un rôle crucial ou insignifiant ; Dollond étant un inventeur génial ou un plagieur opportuniste ; etc.). Le plus frustrant, c'est qu'il semble alors impossible de trancher, de se faire une idée personnelle. C'est là que nos amis historiens des sciences viennent à notre aide : une des particularités des véritables travaux d'histoire des sciences, c'est qu'ils sont documentés et que les affirmations factuelles sont agrémentées de citations, d'extraits de correspondances, de références, etc. Pour reprendre l'exemple des doublets achromatiques, la lecture des quatre références suivantes conduit à une vision mille fois plus claire de la situation que des heures passées à écumer le web :

  • ‘A Less Agreeable Matter’: The Disagreeable Case of Newton and Achromatic Refraction ; Zev Bechler ; The British Journal for the History of Science 2 (1975) p. 101 [lien]
  • Newton's “Achromatic” dispersion law: Theoretical background and experimental evidence ; Alan E. Shapiro ; Archive for history of exact sciences 2 (1979) p. 91 [lien]
  • Idiosyncrasy, Achromatic Lenses, and Early Romanticism ; Keith Hutchison ; Centaurus 2 (1991) p. 125 [lien]
  • Dollond & Son's Pursuit of Achromaticity, 1758-1789 ; Richard Sorrenson ; History of Science (2001) p. 31 [lien]

Le premier obstacle que vous avez rencontré si vous avez tenté de récupérer ces articles est d'ordre commercial : la plupart des revues sont d'accès payant (entre 10 et 30 euros pièce, selon les revues). L'appartenance à une université ou un organisme de recherche public permet d'avoir accès gratuitement à certaines d'entre elles. La dernière référence est libre d'accès et c'est un bon point de départ de toute façon !

La seconde difficulté est de rassembler la liste de références pour un autre sujet qui vous intéressera peut-être davantage que celui que j'ai choisi. Réjouissez-vous, une bonne partie du travail a été fait pour vous : les mots-clé de cette page vous donnent accès aux ressources bibliographiques correspondantes (l'exhaustivité des listes proposées, sans atteindre 100%, est loin d'être anecdotique). Deux compilations de ressources librement accessibles sont aussi présentées ici et ici.

J'avais commencé ce billet par un paragraphe explicitant où était, pour moi, l'intérêt de l'histoire des sciences. Je l'ai effacé, persuadé que c'était parfaitement inutile. Si vous avez commencé à mettre le doigt dans cet engrenage, vous avez une réponse qui vaut certainement la mienne !


5 commentaires pour “(Histoire des) Sciences : faut-il lire les grands classiques ?”

    • david statucki Répondre | Permalink

      Fantastique !! Et en plus gratuit.
      Dommage qu'il n'y a rien en Acoustique. Peut-on espérer un jour?.
      En tout cas bravo.

      Amicalement

  1. Richard Taillet Répondre | Permalink

    Merci beaucoup pour cette ressource, que je ne connaissais pas, en effet ! Les documents que j'ai indiqués proposaient des réflexions qui n'étaient pas axées sur un texte en particulier, mais l'analyse des textes scientifiques par des historiens des sciences est aussi indispensable et passionnante !

    • david statucki Répondre | Permalink

      Bonjour Richard,

      Merci également pour cette mine d'informations, au cas où : http://highwire.stanford.edu/lists/freeart.dtl, ce lien présente une liste de publications avec des archives accessibles gratuitement (il ne s'agit pas d'analyse de textes fondateurs ou publications de textes fondateurs ni livres). A la lecture de cette liste, bizarrement les domaines de connaissance qui "ouvrent" gratuitement leur publications (après un certain délai) sont majoritairement ceux du secteur médical. Peut-on imaginer dans ce cas que gratuité rime avec dépassé?. Je ne l'espère pas.
      Sinon pour la physique peut-être celui-ci : http://ptp.oxfordjournals.org/content/by/year.

      Mea culpa pour ce hors-sujet mais il y a aussi des liens avec la Royal Society qui portent pour thématique l'histoire des sciences ;).

      Amicalement

  2. patricedusud Répondre | Permalink

    Merci à tous pour cette mine précieuse. Voila ce qu'on peut appeler du data mining intelligent!

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