La paresse de la pensée lente


J'aime parler ici des livres qui me plaisent. Je réserve ces réactions publiques à des ouvrages entrant dans mon domaine de compétence, la physique. C'est pourquoi j'ai hésité à écrire ce billet portant sur « Système 1, système 2, les deux vitesses de la pensée », un livre de Daniel Kahneman publié en 2011 et traduit en français en 2012. Cet ouvrage porte sur la psychologie, les neurosciences et les études du comportement, des sujets assez éloignés a priori de mes considérations quotidiennes. Toutefois, il bouscule (entre autres) l'enseignant-chercheur que je suis et me permet notamment de jeter un œil neuf sur les réactions et les comportements de mes étudiants. Voici donc un résumé très bref de la première partie de l'ouvrage, lu avec le filtre de mes intérêts professionnels.

kahneman

L'idée de base exposée dans la première partie de ce livre, c'est que nos comportements sont réglés par deux systèmes mentaux différents, le système 1 qui réagit rapidement, sans faire appel à des processus de réflexion très poussés (souvent inconscients). C'est celui qui nous permet de conduire en pensant à autre chose, de reconnaître très vite l'air agacé ou heureux d'un interlocuteur, ou de suivre les dialogues d'un reality-show tout en touillant son café et en chantant un tube de Joe Dassin (si vous  voulez me remercier pour les chansons que vous avez maintenant dans la tête, envoyez-moi une carte postale...). Le système 2, lui, fait appel à de la réflexion consciente, ce qu'on appelle généralement « réflexion » tout court. L'ouvrage présente en détail de nombreuses expériences qui ont permis de mettre tout ça en évidence. Je vais ici uniquement m'intéresser à quelques résultats et à ce qu'ils me disent d'intéressant pour l'enseignement.

Dans son chapitre intitulé « Le contrôleur paresseux », l'auteur propose un test tout simple, une question à laquelle on demande de répondre rapidement : « n'essayez pas de la résoudre, écoutez plutôt votre intuition » nous indique-t-il. Voici le test :

Une batte et une balle coûtent 1,10 euros.
La batte coûte 1 euro de plus que la balle.
Combien coûte la balle ?

Comme l'a prédit l'auteur, la réponse 10 centimes m'est venue instantanément à l'esprit. Elle est fausse mais je m'en suis rendu compte qu'avec un certain retard, puis il m'a fallu faire l'effort de formaliser mentalement le problème pour le résoudre. Voilà, nous avons en nous un système 1 qui nous suggère des solutions rapidement, sans que nous le sollicitions vraiment. Son but n'est pas de répondre bien mais de réagir vite. Il faut ensuite faire l'effort d'appeler le système 2 à la rescousse pour vérifier ces suggestions, éventuellement les corriger. Ce système 2, nous dit Daniel Kahneman, est paresseux et en plus, se fatigue vite. Et il ne sera mis à contribution que si on fait explicitement, volontairement, appel à lui.

Quand j'ai lu cet exemple, j'ai immédiatement pensé à mes étudiants dont j'ai parfois envie de qualifier certaines réponses de « débiles », en particulier en examen. On pourrait penser qu'en situation d'examen l'étudiant fera un effort particulier pour vérifier les suggestions intuitives fournies par le système 1 mais j'ai plutôt l'impression que c'est finalement le contraire qui se produit : l'étudiant est stressé, pense devoir aller vite et se satisfait facilement d'une réponse, pour passer à la suivante le plus vite possible. Ceci m'a donné très envie de me pencher sur les expériences pédagogiques consistant à ne pas limiter le temps d'examen, ou en tout cas à faire en sorte que le temps ne soit pas un facteur limitant pour répondre aux questions posées. À suivre...

Dans le chapitre « Répondre à une question facile », l'auteur insiste aussi sur la forte propension du système 1 à remplacer une question difficile par une autre plus simple. Combien de fois ai-je griffonné « répondez à la question ! » en marge d'une copie d'examen ! Nous proposons, dans l'université où j'enseigne, des cours de méthodologie dans lesquels nous tentons de mettre les étudiants en garde contre ce travers, en présentant des copies d'examen des années passées, en comparant les réponses à la question initialement posée (voir un échantillon ici). J'y invite explicitement les étudiants à bien penser à relire la question tout de suite après avoir rédigé chaque réponse sur la copie, lors des examens. Nous réalisons depuis quelques années qu'il est extrêmement difficile de modifier ce comportement (les copies ne sont pas significativement meilleures de ce point de vue d'une année sur l'autre) et la lecture de Daniel Kahneman m'aide à comprendre pourquoi.

Il fournit aussi quelques pistes intéressantes sur les biais associés à la correction de copies et à des expériences qu'il a menées pour tenter de s'en affranchir : sa conclusion est plutôt pessimiste, le correcteur est lui aussi le jouet de processus inconscients difficilement contrôlables.

Bref, vous l'avez compris, c'est un ouvrage qui m'a étonné, touché, et dont la lecture définit clairement un avant et un après !


6 commentaires pour “La paresse de la pensée lente”

  1. Jean ASTREOUD Répondre | Permalink

    Je viens de lire avec intérêt votre article. Mon expérience est un peu différente de la votre. J'étais prof de physique chimie en lycée et bien sûr j'ai corrigé parfois, trop souvent, des réponses "débiles" du système 1. J'avoue aussi avoir fait des corrections "débiles" trop vite, trop las, trop intuitif, encore le système 1... Heureusement en lycée on communique facilement en rendant les copies, il faut donc simplement corriger.
    Nous avons dans les dernières années de mon travail essayé d’enseigner la méthodologie aux élèves de 2nde avec bien peu de succès.
    J’étais et reste persuadé qu’il faut passer par des méthodes psychologiques pour que la méthodologie fonctionne mais cela était dur à faire admettre aux collègues et reste à définir précisément.

  2. Alexis Nuttin Répondre | Permalink

    Je partage l'intérêt de mon collègue pour cette réflexion nourrie par l'expérience. Je pense également que les SHS ont beaucoup à conseiller aux enseignants de sciences "dures" dans leurs pratiques pédagogiques. Cette discussion peut aussi s'orienter sur le refus/rejet/déni de plus en plus fréquent de l'Erreur par les étudiants. Beaucoup d'enseignants aujourd'hui préfèrent sans doute obtenir à une question à leur classe une réponse "de type 1" (le plus souvent erronée) que pas de réponse du tout. Il y a en effet une véritable auto-censure des étudiants, au moins autant par peur viscérale de l'Erreur que par simple souci de son image auprès de ses pairs (autrement dit pour ne pas avoir l'air de fayoter ^^).

    Je précise cela pour ne pas rester sur une image trop négative de la "réponse de type 1". Au contraire, une réponse "automatique" de ce type peut permettre d'amorcer la pompe, de détecter quelque chose de "non trivial", "contre-intuitif" (donc surprenant, intéressant) et finalement de motiver une réflexion plus poussée (difficile autrement à lancer d'emblée, sans échauffement préalable). Il serait bon (personnellement je le fais souvent en cours) d'encourager ce genre de pratique du "trial and error" (désolé pour l'anglicisme), très proche de la pratique quotidienne de la recherche. Souvent la méthode la plus efficace consiste à suivre son intuition pour avoir un premier résultat tangible (quoique faux) puis de le corriger petit à petit jusqu'à ce qu'accord avec l'expérience il y ait enfin.

    Le retour sur copies que j'ai pu regarder sur YouTube (merci pour le lien) est une excellente idée. Mon expérience est que parfois l'administration universitaire peut être réticente par peur (justifiée ?) d'étudiants potentiellement procéduriers sur leurs droits d'auteur. Mais le bénéfice que les étudiants peuvent tirer de cet effort enseignant me semble bien supérieur au risque suggéré ...

  3. Renaud Répondre | Permalink

    Article très intéressant, surtout pour un étudiant. L'examen qui arrive à la fin de la semaine de partiel avec un cerveau fatigué et stressé a beaucoup plus de mal à passer du système 1 au système 2, j'en ai fais l'expérience! Votre article m'a un peu fait pensé à la première parti de "La connaissance et l'erreur" de Mach, ou il établit aussi une pensée "primaire" vulgaire ( ce mot à son époque n'avait pas la connotation négative qu'on lui donne facilement aujourd'hui je pense) qui seulement avec de l'effort passe à une pensée "scientifique".

  4. Michel Répondre | Permalink

    Je vais me procurer le livre.

    L'intuition joue un grand rôle chez le chercheur. Ne serait-ce pas une expression du système 1 ? Il ne devrait pas être affublé d'adjectifs comme débile ou primaire.

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