C’est en faisant n’importe quoi (mais avec précision) qu’on devient Rémi Gaillard

Avant tout, que les choses soient très claires : je suis un grand fan de Rémi Gaillard. Tout ce qu'il fait ne me plaît pas, pas plus que je n'aime toutes les chansons de Kelly Joe Phelps ni tous les films de Cédric Klapisch (ah mince, ça, si !), mais je ne me lasse pas de regarder certains de ses canulars, ceux des ascenseurs ou des intrusions sportives en particulier. L'étude qui suit se veut un hommage autant qu'une réflexion physique sur un autre aspect du personnage : les vidéos de foot. Rémi Gaillard diffuse régulièrement des vidéos dans lesquelles on le voit réaliser quelques exploits avec un ballon de foot, shooter des machins tout petits situés très loin. Je propose d'introduire le mot « prestipédiculateur » pour désigner ce magicien qui travaille avec ses pieds. Bref. Une scène qui m'a beaucoup impressionné est celle du « making of » (ma vidéo de foot préférée, au final) où l'on voit Rémi Gaillard dégommer une bombe de peinture posée sur un skate, après que le ballon ait subi plusieurs rebonds sur les parois d'un half-pipe.

La raison pour laquelle cet exploit en particulier interpelle le physicien, c'est qu'il est notoire que ce type de système (une balle qui rebondit sur des parois courbées) est propice aux régimes chaotiques, c'est-à-dire que l'état final peut être extrêmement sensible aux conditions initiales (vitesse et direction du lancer). Et pourtant, dans la vidéo, avec cette roublardise qui nous ravit, Rémi Gaillard nous affirme n'avoir dû faire que deux prises pour poser le ballon sur le skate. J'ai donc décidé de m'intéresser au problème avec le regard du physicien théoricien, c'est-à-dire sans lever les fesses de mon canapé, et avec la foi du fan, c'est-à-dire en croyant sur parole ce que nous dit Rémi Gaillard (je suis bien conscient que les magiciens mentent, parfois, mais bon).

J'ai pour cela reconstitué la scène, ou plutôt une version bidimensionnelle de cette scène, half-pipe, skate, bombe de peinture, ballon avec l'excelllllent logiciel de simulation Algodoo, puis j'ai lancé des ballons, à diverses vitesses, de façon plus ou moins inclinée. J'ai d'abord réalisé qu'en effet, le fait que le ballon se pose ou pas sur le skate est extrêmement sensible aux conditions du lancer, mais aussi que c'est un résultat qui n'est pas monstrueusement rare. Parmi les essais réussis que j'ai obtenus, en voici un qui est assez similaire à celui proposé dans la vidéo de Rémi Gaillard (regardez-le plutôt sur youtube qu'avec le lecteur intégré, ça sera beaucoup plus visible).

Pour quantifier cette affirmation, j'ai exécuté tout un tas de lancers en faisant varier de façon systématique la direction du lancer (l'angle que fait la vitesse initiale du ballon avec l'horizontale) et la norme de la vitesse. Le logiciel utilisé limite les variations de vitesse à des pas de 0,1 m/s et celles des angles à des pas de 1°. J'ai représenté, dans le diagramme ci-dessous, l'ensemble de mes essais avec un code couleur indiquant le résultat (la situation correspondant à l'animation ci-dessus, soit celle proche de celle de la vidéo du début, est repérée par une croix blanche). Je me suis limité à des vitesses comprises entre 10,4 m/s et 12 m/s de façon totalement arbitraire, mais elles encadrent assez bien la situation-type recherchée repérée par la croix blanche, les valeurs sortant de cet intervalle donnant des situations physiques assez différentes de celles de la vidéo (beaucoup plus ou beaucoup moins de rebonds, en particulier).

gaillard

 

Il ne serait pas inintéressant de s'attarder sur les différentes régions de ce diagramme, je ne vais ici commenter que quelques points. Au niveau purement statistique, en tirant au sort la vitesse et la direction dans les limites du diagramme, on arrive à poser le ballon sur le skate dans un peu moins de 8 % des cas, et à dégommer la bombe de peinture dans 17 % des cas. Ces chiffres sont trop optimistes, car ils sont obtenus avec une situation bidimensionnelle, dans le cas de Rémi Gaillard, il faut aussi avoir la bonne direction horizontale. À la louche, il semble qu'en quelques dizaines de tirs, on puisse parvenir à poser le ballon sur le skate. Le débutant aura même plus de chance de réussir cet exploit que d'autres, par exemple celui de marquer un panier au pied depuis le milieu d'un terrain de basket, car dans le half-pipe, les bords ramènent forcément le ballon vers la cible.

Mais Rémi Gaillard ne fait pas vraiment n'importe quoi. Ce n'est pas en quelques dizaines de tirs, mais en seulement deux prises, que Rémi Gaillard a réussi son coup, nous précise-t-il. Or, on sait qu'il est capable de marquer un panier au pied depuis le milieu d'un terrain de basket avec un bon taux de succès. Un calcul de mécanique élémentaire (viser un cercle de 45 cm de diamètre situé à 3 m du sol depuis une distance horizontale de 14 m) montre que la précision nécessaire pour le coup de pied est de l'ordre du degré en direction, et du dixième de mètre par seconde pour la vitesse, ce qui correspond au pas entre les essais présentés dans le diagramme ci-dessus. On peut donc imaginer que Rémi Gaillard se soit familiarisé avec le half-pipe, en repérant par essais/erreurs l'endroit du premier rebond (le point qu'il doit viser) qui finit par amener le ballon sur le skate. Il ne me semble pas déraisonnable, pour conclure, qu'une fois la caméra allumée il ne lui ait fallu que deux essais pour réussir son coup. Moi je te crois, Rémi !!

Remarque pour les puristes

Le diagramme qui précède montre un échantillonnage discret de l'espace des paramètres angle-vitesse et non une carte complète de cet espace. Rien ne garantit a priori qu'en partant de paramètres donnant un hit, une petite variation (inférieure à la taille de la grille) donnera encore un hit. Le logiciel que j'ai utilisé pour ce billet ne me permet pas d'affiner ce point.


4 commentaires pour “C’est en faisant n’importe quoi (mais avec précision) qu’on devient Rémi Gaillard”

  1. Samir Répondre | Permalink

    Super. Le fait qu'il n'y ait pas la profondeur dans la simulation change t-il quelque chose ?

    • KerTakanov Répondre | Permalink

      Probablement, vu que le skate est à un endroit sur l'axe Y bien défini, et qu'un petit raté peut faire dévier le ballon complétement sur cet axe (c'est pas clair je sais, désolé)

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