Le temps de la recherche

29.06.2016 par Richard Taillet, dans Backstage

L'année universitaire se termine et les emplois du temps des enseignants-chercheurs se libèrent[1] pour qu'ils puissent consacrer plus de temps à leur activité de recherche. Au détour de la question « mais vous faites quoi exactement ? » que nous pose très fréquemment le grand public, se pose celle de ce que signifie « passer du temps à son activité de recherche ». J'ai éprouvé le besoin, récemment, d'estimer précisément le temps dont je disposais pour la recherche, ainsi que celui dont j'aurais idéalement besoin, ce qui m'amène au partage de cette réflexion à voix haute.

L'activité de recherche d'un chercheur (enseignant- ou pas) est articulée autour de questions précises, qu'elles soient expérimentales, théoriques ou techniques. Par exemple, comment utiliser ce programme pour résoudre telle équation ? Comment interpréter le résultat de telle simulation ? Qu'ont fait exactement tels collègues dans tel article ? Comment tester la validité de telle hypothèse cruciale dans les résultats obtenus ? Quelle valeur donne telle mesure ? Le chercheur sait exactement, en général, ce qu'il va faire dans la journée en arrivant dans son bureau. Plus précisément, il sait exactement ce qu'il a prévu de faire. Bien souvent, et il s'agit plus là d'un témoignage que d'une réflexion basée sur une étude statistique de mon entourage professionnel, les choses se passent rarement comme prévu. D'une part, la lecture d'un article ou la discussion avec un collègue peuvent réorienter radicalement la tâche qu'on avait prévu d'entreprendre. C'est le cours normal du cheminement scientifique. D'autre part, on peut être aspiré par une tornade administrative, un mail vous signalant un truc à faire, un document à lire, à rédiger ou à évaluer, pour le lendemain[2], un collègue qui passe pour discuter de questions administratives ou pédagogiques (quand vous êtes enseignant-chercheur), un étudiant qui passe vous poser des questions sur un cours (quand votre bureau est à distance raisonnable de votre lieu d'enseignement)...

En examinant a posteriori le temps que je passe à faire de la recherche, après avoir noté scrupuleusement pendant quelques mois mes activités quasiment heure par heure dans un agenda dédié, je réalise que ce temps de recherche est très fragmenté et que rares sont les semaines où j'ai pu me concentrer exclusivement sur un sujet donné pendant une journée entière[3].

Or, et c'est un point qu'il n'est pas toujours facile de faire comprendre pleinement, la recherche est une activité qui demande parfois de la concentration, parfois de la simple maturation, parfois de l'errance, mais toujours du temps de qualité, sans interruption, sans divertissement. Ce n'est pas forcément du temps passé assis à un bureau à penser très fort (« gnniiiiii je vais bien finir par avoir une idée ! »). Ce qui compte, dans l'expérience que j'en ai en tout cas, c'est de laisser aux idées le temps de mûrir, de se développer, d'en laisser une entraîner une autre, puis une autre, au « risque » de perdre de vue le problème initial : c'est souvent à ce moment-là qu'on s'approche du but et c'est exactement là que réside la partie créative de ce métier, quand on réalise qu'on n'est pas du tout perdu mais qu'on est au cœur du problème initial ! Ce n'est pas un hasard si plusieurs grands scientifiques racontent comment de grandes idées leur sont venues au cours de longues promenades, par exemple. Cette errance, autant intellectuelle que déambulatoire, est au cœur de l'intelligence et de la découverte. C'est ce temps-là, précieux, qui est extrêmement difficile à préserver, à justifier, à planifier (dans une demande de financement par exemple). On peut remarquer au passage, en cette période estivale, qu'il est difficile aussi, pour un chercheur, de le tenir à l'écart de son temps de vacances, lui aussi très important pour d'autres raisons.

La partie « enseignement » du métier d'enseignant-chercheur permet de ménager des phases de maturation de la pensée (on laisse décanter en faisant autre chose, le cerveau se débrouille pour dépatouiller certains problèmes en tâche de fond), mais laisse finalement peu de temps d'errance. Au contraire, une fois calée une journée « au labo », consacrée à la recherche, on essaie de faire en sorte qu'elle soit le plus « efficace » possible.

Ces réflexions, entamées depuis quelques mois comme je l'indiquais plus haut, m'ont amené à une première décision stratégique, que je n'ai pu mettre que partiellement en œuvre pour le moment : identifier à l'avance des journées entières que je peux consacrer à la recherche, au laboratoire, et pendant lesquelles :

  1. je ne consulte pas mes mails ni les réseaux sociaux ;
  2. je ne me donne pas d'objectif précis à atteindre en fin de journée ;
  3. je place en évidence à l'entrée de mon bureau (dont je tiens à garder la porte ouverte) un panneau invitant à respecter une relative tranquillité.

Pas sûr que ça étoffe vraiment ma liste de publications, tout ça...

Notes

[1] Proposition non contractuelle, voir conditions en magasin.

[2] Voire la veille...

[3] Léger doute grammatical, doit-on écrire « rares sont les semaines où (...) » ou « rare est la semaine où (...) » ?

 

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