[Lecture de canapé] Les cheveux de Bérénice

03.04.2018 par Richard Taillet, dans Lectures

Je me méfie des romans historiques. Plus précisément, je suis toujours frustré par le fait de ne pas savoir ce qui, dans l’ouvrage, relève du roman et ce qui relève de la vérité historique documentée. C’est donc la bouche pincée et le soucil froncé[1] que j’ai commencé « Les cheveux de Bérénice » de Denis Guedj, qui raconte l’histoire de la mesure du rayon de la Terre par Ératosthène. Une fois ouvert, je n’ai pas pu le lâcher, il m’a occupé pendant les 7 heures d’un vol transatlantique !

Rappelons le fait scientifique : au IIIème siècle avant notre ère, Ératosthène a mesuré la longueur de l’ombre projetée par un bâton vertical (un gnomon, plus précisément) à midi à Alexandrie, le jour du solstice d’été. Au même moment, le Soleil ne projette aucune ombre dans la ville de Syène, située sur le même méridien mais plus au sud, sur le Tropique du Cancer. On le vérifie car on trouve à Syène un puits profond et étroit dont le fond est atteint ce jour-là à cette heure-là par la lumière du Soleil. La connaissance de la distance entre Alexandrie et Syène permet alors de connaître le rayon de la Terre par un calcul géométrique simple et connu d’Ératosthène.

Le roman de Denis Guedj donne de la vie à cette histoire, en glissant une justification au milieu du roman :

- Il ne s’agit pas d’histoires, Théo, mais de science.

- Qu’est-ce que ça change ?

- Tu veux quoi ? Que j’invente des méthodes fausses, mais pleines de charme, pour que Mentep, là-haut, sur le pont, puisse les chanter… Que j’échafaude des mesures élégantes mais inexactes pour que de belles Alexandrines les racontent allongées voluptueusement sur des lits de banquet ?

Théo sourit. « Non. À la vérité de votre science, ajoutez la dimension mythique du poète, et votre mesure deviendra une histoire si belle qu’on aura envie de se la raconter pendant des siècles. La vérité seule ne suffit pas. Et c’est mieux ainsi. »

Le roman est consacré au voyage entrepris par Érathostène et ses compagnons[2] entre Alexandrie et Syène, le long du Nil (qui coule essentiellent dans la direction nord-sud entre ces villes), afin de mesurer la distance qui les sépare, sur ordre de Ptolémée Evergète qui voulait connaître l’étendue de ce que ne contenait pas son royaume. Ce faisant, l’auteur nous initie à l’histoire de l’Égypte, à la succession des Ptolémée, à quelques éléments de mythologie égyptienne. Il nous initie aussi à des notions de métrologie, sans en avoir l’air, et c’est ce qui m’intéresse dans cette note. Comment mesurer la distance entre deux villes lointaines ? Je ne sais pas (encore) dans quelle mesure la méthode présentée dans le roman est celle qui a été adoptée historiquement, mais peu importe pour le moment. Dans le roman, Ératosthène fait appel à un bématiste (je découvre en même temps que vous cette profession) : un marcheur professionnel, dont le pas est suffisamment constant pour qu’il puisse être utilisé comme base de mesure. Plus précisément, le bétamiste fait office d’instrument humain, et comme tout instrument de mesure il doit être testé et calibré. Le bématiste, Béton de son nom, commence donc par chercher son pas, la foulée qu’il parvient le mieux à garder constante sur des longues distances, et s’exerce pendant plusieurs semaines le long d’une distance de référence, ici la longueur d’un stade situé à Alexandrie. Une fois calibré et l’expédition pédestre commencée, le bétamiste trouve plusieurs occasions de vérifier la constance de son pas.

Ératosthène demanda le silence : « Je vous annonce qu’aux côtés du schoene égyption et du stade grec existe à présent une nouvelle unité de mesure itinéraire, le « pas de Béton ». »

La distance finale peut alors être mesurée en pas de Béton, et donc en stades. Tout y est pour comprendre ce qu’est une unité de distance, en particulier le fait que toute unité est nécessairement accompagnée d’un protocole permettant de la mettre en œuvre en pratique.

Le seul reproche que je pourrais faire à l’ouvrage, ou plutôt la frustration que je voudrais exprimer à sa lecture (car il s’agit finalement de mon problème, pas celui du romancier), c’est que j’aurais adoré trouver en annexe des références permettant d’aller sonder la réalité historique de cet épisode passionnant. En complément du roman, on pourra notamment trouver plusieurs éléments intéressants ici[3]

Nicolas Décamp, C. De Hosson. « Quelques éléments historiques et didactiques sur l’expérience d’Ératosthène », Bulletin de l’Union des Physiciens, 2011. [pdf]

Notes

[1] Essayez et envoyez-moi vos photos !

[2] Le nom du personnage Théo est-il une allusion au théodolithe, cet instrument utilisé aujourd'hui par les géographes pour arpenter la Terre ?

[3] Voir aussi ici, j'ajouterai des références au fur et à mesure que j'en trouverai.


2 commentaires pour “[Lecture de canapé] Les cheveux de Bérénice”

  1. Jacques PRESTREAU Répondre | Permalink

    Quelques autres références qui peuvent vous intéresser, Richard :

    https://msp.org/memocs/2013/1-1/memocs-v1-n1-p04-p.pdf

    https://ourarchive.otago.ac.nz/bitstream/handle/10523/1713/McPhailCameron2011MA.pdf

    Un petit atelier à faire avec des élèves :

    http://faraday.fc.up.pt/cfp/Members/jlsantos/pdfs/lajpe_icpe.pdf

    Et puis... l'histoire plus malheureuse d'un Erathostènes chinois :

    http://www.eastm.org/index.php/journal/article/viewFile/311/245

    Amicalement !
    Jacques

  2. Serge Répondre | Permalink

    Si je ne m'abuse (ou plutôt si on ne m'a pas raconté de bêtises), le bématiste ne compte pas ses pas, mais ceux de son chameau, cet animal étant réputé pour avoir un pas particulièrement régulier.

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