[Lectures de canapé] « Le gorille invisible »

21.10.2016 par Richard Taillet, dans Lectures, Ressources

Bon. J'ai découvert ce livre depuis un an et je crois avoir épuisé (au sens propre comme au sens figuré) les gens que je peux saoûler avec mon enthousiasme. Je passe donc à la vitesse supérieure en élargissant le cercle de mon saoûlage[1] : ici !

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« Le gorille invisible » de Chabris et Simons est un livre de vulgarisation portant sur des résultats de psychologie, écrit par les auteurs d'une expérience qui a fait date dans le domaine. L'expérience consiste à faire regarder à des sujets une courte vidéo montrant deux équipes (une blanche et une noire) se faire des passes au ballon et de demander aux sujets de compter le nombre de passes que se font entre eux les joueurs de l'équipe blanche (voir ici). Au milieu du film, un personnage endossant un costume de gorille traverse l'écran, se tape le torse devant la caméra, puis sort du champ. Les auteurs ont découvert qu'en moyenne la moitié des sujets, occupés à compter les passes, n'avaient pas remarqué le gorille. Les sujets pensent pourtant qu'ils ont bien perçu tous les éléments la scène, quand on les interroge à l'issue du visionnage. Ils sont victime d'une illusion de la perception ou cécité d'inattention. Le livre revient (un peu) sur cette expérience, mais surtout sur ses prolongements et ses interprétations. Il le fait d'une façon très claire et très documentée, en décrivant les méthodes utilisées et en fournissant les références des articles scientifiques correspondants. Il ne s'agit donc pas d'un n-ème bouquin de psycho qui divise les gens en 7 catégories-archétypes pour inviter le lecteur à se reconnaître dans l'une d'entre elles (le genre de bouquin qui m'exaspère).

D'une part, ce qui étonne les auteurs et ce qu'ils ont cherché à approfondir, c'est le fait que quand on leur pose la question a priori, la plupart des gens pensent qu'ils auraient forcément vu le gorille si on leur avait montré la vidéo. Nous estimons très mal notre capacité à remarquer ce qui se passe dans notre entourage quand notre attention est portée ailleurs. Les auteurs appellent ce phénomène la cécité à la cécité d'inattention. Je passe ici sur les conséquences de cette observation dans notre vie quotidienne (pourquoi il est dangereux de téléphoner en conduisant, même avec un kit mains libres, par exemple), c'est vraiment très bien décrit dans l'ouvrage.

D'autre part, et c'est ce qui m'intéresse davantage ici, les auteurs se penchent sur plusieurs autres illusions cognitives analogues. L'illusion de la mémoire, qui fait qu'on croit se souvenir très précisément de certains événements-clés de notre vie, alors que beaucoup de nos souvenirs sont des reconstructions a posteriori, est très frappante. Le chapitre sur l'illusion de la connaissance m'a aussi profondément impressionné, touchant au cœur de mon activité professionnelle. En deux mots, le regard qu'on porte sur notre connaissance et notre compréhension des choses est généralement surévalué. En particulier, on confond aisément la familiarité avec un sujet et la connaissance de ce sujet.

Une des clés qui permet de comprendre ce phénomène est fournie dans un autre ouvrage, qui lui aussi m'a vraiment beaucoup plu : « Système 1 / système 2, les deux vitesses de la pensée » de Daniel Kahneman.

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L'ouvrage est très riche, un peu plus complexe à lire que le précédent et ses quatre parties traitent de sujets très différents (celui sur notre intuition des probabilités est très étonnant). Le premier présente une modélisation du fonctionnement cognitif par deux systèmes, le système 1 qui traite en continu les données dont il dispose de façon rapide et généralement (mais pas toujours) efficace, et le système 2, plus analytique, plus lent mais très flemmard, qui prend éventuellement le temps de porter un regard critique sur les conclusions du système 1. L'ouvrage regorge d'exemples de tâches que s'allouent chacun de système et je ne vais pas les reproduire ici. Une des choses que fait très bien le système 1, c'est de construire des histoires plausibles à partir de quelques éléments pas forcément reliés entre eux. Sans l'intervention du système 2, cette histoire plausible peut alors être retenue comme la "vérité". C'est le cas pour des éléments dont on se souvient (ce qui explique l'illusion de la mémoire), ou pour des éléments logiques. Par exemple, on pourrait tenter d'expliquer la conduction électrique en racontant l'histoire suivante : "des électrons sont mis en mouvement à un bout du fil, poussent ceux se trouve devant eux, et de proche en proche tout le monde finit par avancer dans le fil, ce qui constitue le courant électrique". C'est une histoire plausible (et facile à retenir) mais elle ne correspond pas à la réalité physique du phénomène. L'exemple suivant, légèrement adapté de l'ouvrage de Kahneman, m'a encore plus frappé. Essayez de résoudre le petit problème mathématique suivant :

Dominique et Camille se partagent une cagnotte de 110 euros.
Dominique prend 100 euros de plus que Camille.
Combien prend Camille ?

Quand j'ai fait ce test, j'ai senti fuser en moi une réponse immédiate : 10 euros. C'est mon système 1, qui a pris les deux nombres qu'il avait sous la main et les a soustraits, vu que la question porte sur un reste. Il a construit une histoire simple à partir des nombres disponibles. Ce n'est pas la réponse correcte et après un petit calcul mental (système 2), j'ai pu répondre correctement à la question (5 euros pour Camille et 105 euros pour Dominique). J'ai vraiment senti, avec ce test, les deux systèmes à l'œuvre.

Cette réponse facile (mais fausse) fournie par le système 1, il est facile de s'en contenter, ce qui alimente notre illusion de la compréhension. Ce qui pose une question essentielle à l'enseignant que je suis : comment s'assurer que les étudiants ne se contentent pas de se raconter une histoire plausible avec les éléments cognitifs fournis par l'enseignant ? Ou même, comment s'assurer que nous autres enseignants ne nous contentons pas de raconter des histoires plausibles ? Ces questions se transposent immédiatement à l'activité de vulgarisation. Ce sont des questions importantissimes qui occupent une place croissante dans mes activités professionnelles et celles de mes collègues. Le contour de ces questions a un nom : la pédagogie. Son recouvrement avec le monde de l'enseignement n'est pas encore optimal, mais on y travaille, promis !! La lecture de ces deux ouvrages a en tout cas constitué une étape cruciale pour moi.

Notes

[1] hein ? ça ne veut pas dire ça, se saoûlager ?


4 commentaires pour “[Lectures de canapé] « Le gorille invisible »”

  1. Pascal Engelmajer Répondre | Permalink

    Un article qui donne envie de lire.
    Comment expliquez - vous que mon systèmes 1, sur votre exemple me donne la solution 5 et 105 ? Est-ce lié à une pratique ou à autre chose ? Je suis un grand amateur se ce type de problèmes. Est-ce que l'entraînement peut modifier le système décrit ici ?

  2. Eric Levecque Répondre | Permalink

    Bonjour,

    Une remarque de second ordre, dans le corps du texte, les auteurs mentionnés du livre "Le gorille invisible" sont Chalmers et Simons et sur la photo de lacouverture Chabris et Simons !

    Pour le reste, cet article est très intéressant. Existe-t-il une théorie qui explique pourquoi on bascule du système1 au système2 ? ou une méthode pour rester, le plus souvent, dans le sytème2 ?

    Cordialement,

    E. Levecque.

    • Richard Taillet Répondre | Permalink

      Bonjour et merci pour votre remarque, c'est une bête coquille, je la corrige de suite.

      Pour votre question, n'étant pas spécialiste de psychologie, je vous invite vraiment à aller lire le livre lui-même, plutôt que de passer par l'intermédiaire de ma non-expertise du sujet... 🙂

  3. Michel Soupart Répondre | Permalink

    Je souscris entièrement à tout ce qui est dit ci-dessus. J'ajouterai que le livre Ce n'est pas un lapin est de la mėme veine et mérité le détour. Paru chez Belin.

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