[Lecture de canapé] James Gleick et la nature du temps

26.04.2018 par Richard Taillet, dans Lectures

« Qu’est-ce que le temps ? », « Le temps existe-t-il ? ». Voilà typiquement des questions qui me laissent absolument froid, voire qui ont tendance à m’ennuyer profondément. De nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique les prennent comme point de départ ou comme accroche. Pour passionnants qu'ils puissent être (par exemple « La renaissance du temps - Pour en finir avec la crise de la physique » de Lee Smolin), je n’ai à ce jour rien lu qui parvienne à fournir de véritable élément de réponse sur la nature du temps.

Du coup, le « Time Travel – A History » de James Gleick, journaliste scientifique talentueux et renommé, m’a pris par surprise. Cet ouvrage récent d’environ 300 pages (en anglais) se présente comme une histoire de la notion de voyage dans le temps. J’avais la tête dans la science-fiction quand je suis tombé dessus en librairie et c’est par ce filtre que j’ai interprété le titre. Or, s’il y est effectivement question de science-fiction et de l’histoire du concept dans ce genre littéraire, l’auteur est beaucoup plus ambitieux. Il aborde par exemple la façon dont notre temporalité a été perçue et envisagée au cours des âges (ce n’est que très récemment que l’humanité se projette dans une trame historique, en particulier avec un futur). Il aborde aussi la façon dont les questions sur la nature du temps sont posées, déjoue quelques chausses-trappes élémentaires (que veut dire « exister » ?), décortique la façon dont les réponses peuvent s’appuyer lourdement sur des analogies dont le bien-fondé reste à démontrer (ou à discuter, au minimum). Avec une pointe d'humour, l'auteur mêle les réflexions des philosophes à celles des scientifiques et des écrivains. Ce n'est pas fortuit : la notion de culture, visiblement centrale pour l'auteur, est particulièrement pertinente dans une discussion sur le temps, qui implique celle de mémoire, individuelle ou collective. 

Les livres qui nous marquent provoquent des ruptures, parfois nettes et immédiatement identifiables. Pour moi, et dans le cas de cet ouvrage, c’est le chapitre 12 intitulé « What is Time? » et qui commence (presque) par

What is time ? Time is a word. The word refers to something, or some things, but surprisingly often the conversation goes off track when people forget whether they’re arguing about the word or the thing(s). Five hundred words of dictionaries have created the assumption that every word must have a definition, so what is time? « A nonspatial continuum in which events occur in apparently irreversible succession from the past through the present to the future. » (American Heritage Dictionary of the English Language, fifth edition) A committee of lexicographers labored over those twenty words and must have debated almost every one. Nonspatial? That word is not to be found in this very dictionary, but all right, time is not space. Continuum? Presumably time is a continuum – but is that known for sure? – « Apparently irreversible » seems a hedge. You sense they’re trying to tell us something they hope we already know. The challenge is not so much to inform us as to offer some discipline and care.

Ce paragraphe (et le chapitre entier) m’a donné envie de lire à toute vitesse les 30 pages restantes du bouquin, pour pouvoir le relire intégralement. Il m’a aussi donné envie de piocher dans ma bibliothèque (n’est-ce pas ce qui peut arriver de plus merveilleux ?) pour revenir sur d’autres ouvrages traitant du temps et voir si cette grille de lecture s’y applique. Une bien belle lecture, merci M. Gleick !

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