[Lecture de canapé] « The Invention of Science » de David Wootton

22.08.2018 par Richard Taillet, dans Lectures

On peut faire de la science son métier sans se poser de questions existentielles sur la nature de cette activité. Pour le fun, je vais essayer tout de même donner une définition de la science. Si ça vous amuse, jouez aussi en proposant, en commentaire de cette note et avant de lire le reste, votre propre définition de la science. Voilà ce à quoi je suis arrivé, de mon côté :

« Activité de production de connaissances, s’appuyant sur une méthode qui s’articule autour de plusieurs axes : interrogation de la nature via les observations et les expériences, recherche de régularités (formulation de lois), correspondance forte avec des formulations mathématiques, exigences de consensus (répétabilité). »

Votre définition est surement différente de celle-ci, mais il est probable qu’elle contienne certains termes communs ou similaires, comme connaissance, expérience, lois. Cette conception de la science est relativement récente, elle date du 17e siècle, et les profonds changements qui ont accompagné son apparition portent le nom de « révolution scientifique ».

C’est à cet épisode fondamental et complexe de l’histoire de la pensée qu’est consacré l’ouvrage « The Invention of Science » (2015), sous-titré « A new history of the Scientific Revolution » de David Wootton, historien des sciences actuellement membre de l'université de York. Dit comme ça, ça peut sembler austère, mais il s’agit surement un des livres les plus stimulants que j’ai lus dans le domaine de l’histoire des sciences, il se hisse d’emblée dans mon top 5 en tout cas. En essayant d’analyser mon enthousiasme, je trouve plusieurs raisons[1].

Tout d’abord, il est extrêmement bien documenté. L’auteur ne se contente pas de présenter un déroulement de certains événements historiques, ou une analyse de ce déroulement, il propose systématiquement les sources sur lesquelles il s’appuie, dans un appareil de notes très fourni (80 pages environ). À côté de Tycho Brahe, Kepler, Galilée et autres grands noms, on découvre (en tout cas, je découvre) une multitude de personnes moins connues, dont les travaux ont influencé et permettent de comprendre ceux des savants dont on a retenu le nom.

Ensuite, et c'est probablement ce qui m'a le plus plu, il explicite régulièrement la démarche de l’historien des sciences en expliquant pourquoi tel événement ou telle source permet de penser que ceci a eu lieu comme cela. En particulier il montre pourquoi des historiens peuvent être en désaccord entre eux (bien que disposant des mêmes sources), en exposant de façon claire des points de vue différents du sien sur certaines interprétations. Il n’hésite pas à prendre fermement position, notamment contre une approche « relativiste » de l’histoire des sciences, connue sous le nom de « Science and Technology Studies », et qui part du postulat que la science est une construction sociale, déterminée par le contexte historique, politique, social et culturel. David Wootton s’oppose aux tenants radicaux de cette école, lorsque ceux-ci en viennent à affirmer que le contenu même de la science est relatif et qu’il n’est pas légitime de donner plus de poids aux sciences qu’aux pseudo-sciences. Il ironise sur des historiens des sciences qui manifestement cherchent davantage à expliquer aux scientifiques comment faire des sciences, qu’à comprendre ce qu’ils font effectivement.

David Wootton avait déjà montré ce souci de montrer la démarche de l’historien des sciences dans son excellente bibliographie « Galileo, Watcher of the Sky » (2010). Il y discutait notamment de la difficulté de reconstruire la pensée de Galilée avant 1610, car l’essentiel des documents de cette époque ont été perdus ou détruits. L’historien doit recourir à des approches moins directes, que Wootton décrit de façon passionnante.

Enfin, Wootton prête une attention minutieuse aux mots eux-mêmes : apparition et usage des termes « science », « scientifique », « expérience », « hypothèse », « théorie », « fait », les emprunts linguistiques au domaine juridique (« loi », « preuve »). Il examine en détail la dépendance entre les mots et les concepts et montre comment l’usage de mots préexistants change au fil du temps pour rendre compte de pratiques nouvelles, comment aussi l’existence de ces mots affecte l’évolution des pratiques elles-mêmes. Un des exemples qui m’a le plus frappé est celui du mot anglais « evidence », que tous les amateurs de séries policières anglo-saxonnes auront entendu mille fois. Nous n’avons pas de terme équivalent en français, et il s’agit pourtant d’une notion cruciale pour décrire l’acceptation des théories, dans la science actuelle : l’expérience ne fournit pas des « preuves », au sens d’un argument irréfutable qui suffit à lui seul à rendre valide une théorie, mais des « evidences », dont seule l’accumulation et l’entrecroisement fournit une conviction (encore un terme judiciaire !) forte.

Sur le fond maintenant, Wootton identifie deux événements qui ont fortement affecté la façon de penser de leurs témoins (directs ou indirects) : la découverte du continent Américain en 1492 et l’apparition d’une supernova en 1572. Ces deux événements ont contribué à faire naître la notion de « découverte » : des choses nouvelles peuvent être trouvées (ou inventées) qui n’étaient pas par connues par les Anciens. En 1704, date de la publication de l’Optiks par Newton, la science telle qu’on la conçoit aujourd’hui était en place. C’est cette période, qui voit le développement de l'imprimerie, des bouleversements politiques et religieux, des développements technologiques majeurs (microscope, lunette astronomique), qui est couverte par « The Invention of Science ».

Pour conclure sur une note un peu différente, les tous derniers mots de l’ouvrage

« Science – the research programme, the experimental method, the interlocking of pure science and new technology, the langage of defeasible knowledge – was invented between 1572 and 1704. We still live with the consequences, and it seems likely that human beings always will. But we do not just live with the technological benefits of science: the modern scientific way of thinking has become so much part of our culture that it has now become difficult to think our way back into a world where people did not speak of facts, hypotheses and theories, where knowledge was not grounded in evidence, where nature did not have laws. The Scientific Revolution has become almost invisible simply because it has been so astonishingly successful. »

relèvent d’un optimisme que je ne partage pas complètement. Fake news, climatoscepticisme, pseudo-sciences, la « modern scientific way of thinking » a encore quelques grandes batailles à remporter…

Notes

[1] J'écarte une raison certainement valide : j’étais en vacances au calme quand je l’ai lu.


Un commentaire pour “[Lecture de canapé] « The Invention of Science » de David Wootton”

  1. mmanu Répondre | Permalink

    La science est une stratégie visant à minimiser l'information nécessaire et suffisante pour modéliser la réalité observable.

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