Les vertus pédagogiques de Kaamelott

« Faites des phrases », « Je ne comprends pas », « Pourquoi ? ». Las d'écrire ces mêmes mots en rouge dans la marge des copies que je corrige, à longueur d'année, j'ai fini par les faire graver sur des tampons. Mes séances de correction sont devenues plus sonores et agitées, au grand dam du chat qui n'aime pas trop les « Toc toc paaaaf ! » sur le tas de feuilles. C'est tout de même sa place préférée pour dormir !

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Mais je m'égare. Pouf pouf, comme dirait l'autre.

Les corrections de copies obligent à faire face à ce qui constitue à mon avis notre plus grand échec collectif, à nous autres enseignants : beaucoup d'étudiants (titulaires d'un baccalauréat) éprouvent d'énormes difficultés à faire des phrases qui soient correctes et compréhensibles, d'un point de vue grammatical et logique (non non, n'insistez pas, je n'aborderai pas la question de l'orthographe). C'est frustant, parfois désespérant, voire déprimant. Nous proposons, à l'université qui m'emploie, des cours de « méthodologie du travail universitaire », qui ont pour ambition d'aborder, entre autres, ce problème. Ou au moins de transmettre un message aux étudiants qui pourrait se résumer en « Attention ! Nous (enseignants), futurs interlocuteurs et évaluateurs, avons l'impression de ne pas vous comprendre, vous autres les étudiants, quand vous écrivez ou posez des questions ». J'ai eu envie d'écrire « les jeunes » et dans un sourire, je me suis retrouvé là :

Bien entendu, dire aux étudiants « il faut faire des efforts pour mieux vous exprimer » ne sert strictement à rien, comme tout message qui commence par « il faut... ».

La pédagogie étant un art sournois, il faut biaiser. L'humour ouvre beaucoup de portes, et je remercie mentalement, à longueur d'année universitaire, Alexandre Astier pour avoir réalisé la série Kaamelott. Outre le fait qu'elle me fait rire (vraiment, du fond du cœur), quelques épisodes fournissent des perles qui m'ont permis de me libérer, totalement, de la frustration évoquée plus haut et de faire évoluer, un peu, la situation. En particulier, chaque année la première séance de méthodologie du travail universitaire commence par le visionnage collectif de cet épisode :

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Au bout d'une minute, une fois le décor planté, toutes les répliques font vibrer une corde, éveillent en moi le souvenir d'un agacement face à un malentendu, à des échecs de communication, à mes propres défaillances aussi. L'épisode donne une forme précise au message que j'essaie de faire passer à ces étudiants.

Arthur - Par exemple, un colifichet, qu'est-ce que c'est pour vous ? Comment vous vous le représentez ?

Perceval - Un colifichet, c'est quelqu'un qui...

Arthur - Non. Déjà non. Je suis désolé, mais pas du tout.

Il existe sans doute un nom savant pour cette méprise, cette antifigure de style, cette phrase qui dès les premiers mots part dans le décor, mais pour moi, désormais, c'est une percevalade. Après ce prélude, j'en présente ensuite un certain nombre, trouvées dans des extraits de copies anonymes des années précédentes. Par exemple :

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Nous essayons, collectivement, de comprendre certaines de ces percevalades. Il ne s'agit pas de se moquer mais, s'en s'empêcher de sourire, de réaliser ensemble que :

Arthur - Nan mais je sens bien que vous essayez de dire quelque chose !

Bien entendu, lorsque deux personnes ne se comprennent pas, il est idiot de projeter systématiquement les torts sur l'autre. La séance se termine par un exercice en forme de jeu, destiné à mettre en évidence ce partage des responsabilités de l'échec, pour mettre l'étudiant à la fois dans le rôle de mal-exprimant et de mal-comprenant. Le jeu consiste à distribuer à chaque étudiant un dessin géométrique relativement simple, comme un de ceux-ci :

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La consigne est de décrire le dessin, par un petit texte rédigé sur un bout de papier, pour qu'un camarade qui ne l'a pas vu puisse le redessiner, en s'appuyant uniquement sur la description écrite. Lorsque le dessin final est très différent de l'original, on peut alors décortiquer ensemble ce qui s'est passé, instaurer un dialogue entre les deux interlocuteurs, pour tenter de départager les « torts ».

Pour terminer ce billet en assumant ma part de responsabilité dans tout cela, je dois avouer que dans l'épisode qui suit, je peux m'identifier à Perceval comme enseignant en train d'expliquer de la physique  (dans mes mauvais jours, hein, n'exagérons rien), et reconnaître dans le regard de ses interlocuteurs celui de mes étudiants (j'ai bien dit, dans mes mauvais jours !)

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7 commentaires pour “Les vertus pédagogiques de Kaamelott”

  1. guillaume Répondre | Permalink

    Excellent ! D'une part je ne connaissais pas cette série, d'autre part, excellente idée que ce cours de méthodo...

  2. Diziet Sma Répondre | Permalink

    Merci Richard pour votre humour et de convoquer le talent d'Alexandre Astier.
    Perceval,je trouve est le personnage de Kaamelot ou Astier a caché le mieux ses questions les plus profondes.

  3. Pascal Vaillant Répondre | Permalink

    Bonjour ! Un collègue me pointe sur votre billet au moment où je lui lis d'un air désespéré la première phrase de la première copie d'un paquet que je viens de recevoir. Et en effet, c'est flagrant: je suis victime d'une percevalade typique.
    C'est la réponse à la première question d'une série de 25 questions portant sur la compréhension d'un cours de logique (première année). La première question, il faut s'y attendre, est: « Qu'est-ce que la logique? ». Voici la première réponse de la première copie qui me tombe sous la main : « La "logique" est un mot avec qui on se sert pour réfléchir. »
    Non. Déjà non. Je suis désolé, mais pas du tout.

  4. espoir Répondre | Permalink

    Mdr, j'ai adoré votre article et je m'y suis trouvée à 100 % , je ne sais pas ce qu'ils ont ces "jeunes" mais l'évolution à laquelle on assiste est loin d'être réussie.

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