Nikola Tesla : le prestige (The Prestige) [3/3]

17.10.2015 par Richard Taillet, dans Lectures, Regards

« But you wouldn't clap yet, because making something disappear isn't enough. You have to bring it back. That's why every magic trick has a third act. The hardest part. The part we call "the prestige." »
[« The Prestige », Christopher Nolan]

 

Au-delà du personnage historique et scientifique, Tesla reste aujourd'hui, plus de 70 ans après sa mort, entouré d'une aura mythique empreinte de mystère et de vénération. La réaction négative la plus violente aux cours d'électromagnétisme que je diffuse sur le net fut celle d'un ingénieur retraité qui m'a copieusement insulté (vraiment !) pour n'avoir pas mentionné le génie de Tesla et d'avoir pu faire un cours entier sans le mentionner. On retrouve cet état d'esprit sous la plume, puis plus récemment le clavier, de suspicieux à tendance conspirationniste. Selon eux, si le rayon de la mort n'a pas vu le jour, c'est uniquement parce que des agents secrets l'en ont empêché, ou ont mis la main sur son invention. Il aurait de même pu mettre au point une source d'énergie inépuisable et gratuite, mais aurait été réduit au silence par le complexe militaro-industriel mondial (remarquons que cette « énergie libre » n'apparaît nulle part dans les écrits de Tesla). Il aurait même développé une technologie permettant de téléporter instantanément un objet de la taille d'un navire de guerre. Vous ne le saviez pas ? C'est normal, c'est hyper secret... Je ne reviendrai que brièvement sur l'exploitation du personnage de Tesla par les alterscientifiques et j'invite vivement le lecteur à se plonger dans le chapitre VII du passionnant ouvrage « Alterscience » d'Alexandre Moatti pour une analyse passionnante [3].

Ce Tesla mythique est aussi parfois utilisé avec talent et intelligence. C'est le cas par exemple dans l'excellente bande dessinée « RASL » de Jeff Smith, qui mêle les délires les plus invraisemblables à des détails historiques avérés. Je terminerai ce billet par un autre exemple de ce type.

RASL

Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi Tesla suscite-t-il autant de fantasmes (et pas Maxwell, ou plutôt Edison, pour rester dans le domaine des inventeurs) ? Tout d'abord, c'est sans doute le fait de la personnalité même de Tesla. À la fois secret, au sujet de ses avancées, et très public, lorsqu'il s'agit de communiquer sur certaines de ses inventions, Tesla fascine. Ses mises en scène des phénomènes électriques, des très hautes tensions, des immenses arcs électriques qu'il obtenait avec ses dispositifs, en font un sorcier des temps modernes (modernes pour la fin du XIXe siècle, s'entend). Ce qualificatif de sorcier lui a effectivement été attribué plusieurs fois.

Ensuite, Tesla n'hésitait pas à se lancer dans des spéculations qui pourraient aujourd'hui paraître folles. Par exemple, il semble qu'en 1899, au cours de ses expérimentations avec les ondes électromagnétiques, il ait capté un signal radio d'origine extraterrestre. On ne sait pas exactement ce qu'il avait effectivement capté, mais on connaît aujourd'hui de nombreux phénomènes naturels responsables de tels signaux. Pour Tesla, cependant, il s'agit d'un signal envoyé par des êtres intelligents. À l'époque, cette hypothèse n'a rien de délirante, par exemple l'idée que Mars est actuellement habitée par une race intelligente est très répandue (voir le chapitre 17 de [2]). N'oublions pas que les premières avancées spectroscopiques sur les galaxies, celles qui permirent de mettre en évidence l'expansion de l'univers, sont dues à des observations dirigées par Percival Lowell, riche astronome amateur qui fit construire un des plus grands observatoires au monde afin de mieux observer les canaux martiens. En tout cas, Tesla n'hésitait pas à parler de transmission interstellaire lorsqu'il évoquait les possibilités des inventions qu'il avait développées.

Une autre raison de l'attrait qu'il exerce sur les adeptes des pseudo-sciences, c'est sa position vis-à-vis du paranormal. D'un côté, il exprime très clairement son rejet du paranormal, à une époque ou certains scientifiques reconnus y adhèrent de façon explicite et ouverte. Tesla rapporte, dans son autobiographie, que des ingénieurs de la société Ford Motor Company sont venus le voir, en déclarant avoir formé une "société psychologique pour l'investigation des phénomènes psychiques", et qu'il les a simplement rapidement mis dehors. D'un autre côté, dans cette même autobiographie, il explique dans le détail comment il a su instantanément la mort de sa mère, depuis un autre pays, au moment précis de l'événement.

W. Bernard Carlson résume, dans l'épilogue de sa biographie de Tesla [1], « (...) it was exactly this outsider status–his mystical qualities, his impractical streak, his rejection by establishment figures like Edison and Morgan–that made Tesla a hero of the counterculture. » Plusieurs chantres vont prêter leur voix à ce héros. Par exemple, Margaret Storm écrivit dans « Return of the Dove », une biographie occulte de Tesla, dictée par des signaux qu'elle aurait reçus en 1938 grâce à une bobine de Tesla, que ce dernier était venu d'une autre planète pour apporter à notre monde des merveilles technologiques. De même, Arthur Matthews, auteur de « Wall of Light: Nikola Tesla and the Venusian Spaceship » et ami de Margaret Storm, affirme jusque dans les années 1970 avoir fait plusieurs balades interplanétaires avec Tesla, à bord d'un vaisseau vénusien, et que celui-ci est toujours vivant, sur une autre planète (voir le dernier chapitre de [2]). Si quelqu'un veut faire passer un message à Elvis, prière de passer par Tesla !

Par ailleurs, sa place dans l'imaginaire contemporain est aussi une conséquence du rapport que Tesla cultivait avec le monde du spectacle. En 1895, le bâtiment qui contient son laboratoire est la proie des flammes, ruinant une grande partie de ses travaux. Tesla, dont la santé fragile était déjà mise à l'épreuve par sa suractivité, sombre alors dans un état dépressif. Il semble qu'il s'en soit sorti en s'appliquant une thérapie électrique dont on ne sait pas grand-chose, mais qui met très probablement en jeu l'application de hautes tensions. On l'imagine entouré d'étincelles, revitalisé par ce traitement de choc. Tesla, c'est aussi, par certains aspects, Frankeinstein. Le créateur et la créature. Ce n'est probablement pas un complet hasard si certaines de ses machines à étincelles sont visibles dans le film du même nom, réalisé par James Whale en 1931, celui-là même dans lequel on peut trembler devant les apparitions de Boris Karloff.

frankeinstein

Tesla fréquentait ce monde du show-business, du cinéma, il était lui-même familier avec ce monde du spectacle, de la mise en scène, voire de l'illusion, qu'il mettait volontiers en œuvre dans ses démonstrations publiques ou privées. Ce rapport avec l'illusion est développé de façon passionnante dans la première biographie évoquée dans le premier billet de cette série [1]. Il est aussi exploité, de façon très différente, dans le livre « Le Prestige » de Christopher Priest ainsi que dans le film éponyme de Christopher Nolan, qui en est une adaptation libre. Christopher Priest livre ici un résumé lapidaire de son point de vue sur le film, et invite le lecteur intéressé par un argumentaire plus développé à lire l'ouvrage qu'il a consacré au sujet.

Nikola Tesla est omniprésent dans le film, certes en tant que personnage historique librement adapté, mais aussi dans certains traits des deux personnages principaux de l'histoire, des illusionnistes de métier. On peut s'amuser à repérer les clins d'œil que Nolan laisse traîner dans le film : la boîte mystérieuse, évoquée dans le billet précédent, devient une énorme caisse contenant un dispositif non moins puissant que le rayon de la mort ; le chat noir, dont le vrai Tesla nous dit que c'est en voyant des étincelles se former au bout de ses doigts, alors qu'il caressait le sien, que lui est venue sa fascination pour les phénomènes électriques ; la scène montrant Tesla lisant dans un fauteuil en cuir soigneusement reconstitué à partir d'une célèbre photo de l'inventeur.

prestige

Un des choix du film peut sembler curieux, comme l'exprime Christopher Priest qui s'agace de « the wooden performance of David Bowie. The role of Nicolai Tesla is one of the most important in the story, and should have presented a decent actor with a meaty part. Bowie was merely adequate in the part. ». À mon avis, ce choix est mûrement réfléchi (comment pourrait-il ne pas l'être ?) et mon hypothèse est qu'il s'agit d'un autre clin d'œil. Il se trouve que la carrière d'acteur de David Bowie a véritablement commencé dans un film intitulé « L'homme qui venait d'ailleurs », un film de science-fiction réalisé par Nicolas Roeg en 1976, dedans lequel Bowie jouait le rôle d'un habitant de Vénus qui débarque sur Terre pour révèler à l'humanité de fabuleux secrets technologiques, sous forme de brevets. Ça vous rappelle quelqu'un ?

Bibliographie

[1] « Tesla: Inventor of the Electrical Age » de Bernard Carlson (Princeton University Press, 2013)

[2] « Wizard, the life and times of Nikola Tesla » de Marc Seifer (Citadel Press,1998)

[3] « Alterscience » d'Alexandre Moatti (Odile Jacob, 2013).


3 commentaires pour “Nikola Tesla : le prestige (The Prestige) [3/3]”

  1. Francois de Joux Répondre | Permalink

    Je suis tombé un peu par hasard sur le quart d'heure insolite consacré à Tesla, et puis sur ce blog... Je voudrais vous remercier et vous féliciter d'éduquer vos étudiants à avoir un peu de bons sens, d'esprit critique et de jugeote en allant sur Internet.
    On y voit tellement d'erreurs et de contre-vérités qu'il est sain que des scientifiques mettent les choses au point.
    J'ai un neveu qui ne croit toujours pas que les américains sont allés dans la lune, et qui m'explique que si la Nasa a publié maintenant de nouvelles photos, c'est grâce à Photoshop! Les bras m'en tombent....
    Cordialement
    PS : je suis ingénieur retraité, 68 ans.

  2. AlexM Répondre | Permalink

    Merci d'avoir cité aimablement mon ouvrage ainsi que dans votre vidéo de conférence à la BU. Amusant mais pas étonnant que ce soit un ingénieur retraité qui vous ait alpagué au sujet de Tesla (début de votre billet).
    Pour aller plus loin en physique (électrotechnique) sur une des découvertes majeures de Tesla, le moteur synchrone, voir l'analyse faite par I. Pavel dans la bibliothèque numérique que je dirige https://www.bibnum.education.fr/sciencesdelingenieur/electrotechnique/l-invention-du-moteur-synchrone-par-nikola-tesla

  3. Mathilda C. Répondre | Permalink

    Je suis tombée sur la vidéo du Quart d'Heure Insolite après de très très très longues recherches sur Tesla, où j'ai tenté (en vain) de démêler le vrai du faux en ce qui concerne ce personnage que j'adore dans l'espoir de le faire découvrir à ma classe (je suis en quatrième). Merci pour cette vidéo et cet article qui m'ont été très utiles, car je n'ai malheureusement pas eu le temps de trouver une biographie de Tesla en français, mon exposé devant avoir lieu peu de temps après. Encore merci.

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