Nikola Tesla : le tour (The Turn) [2/3]


« The second act is called "the turn". The magician takes the ordinary something and makes it do something extraordinary. Now you're looking for the secret, but you won't find it, because, of course, you're not really looking. You don't really want to know. You want to be fooled. »

« The Prestige », Christopher Nolan

Les succès évoqués dans le billet précédent n'amènent pas à Nikola Tesla la fortune financière qu'il aurait pu espérer, en partie du fait de jeux financiers, de la préservation d'intérêts d'actionnaires (déjà à l'époque) et de luttes de propriété intellectuelle concernant ses multiples brevets. Dans les années 1890, Tesla a besoin de faire fructifier ses inventions et ses brevets en espèces sonnantes et trébuchantes. Il prend en main son image publique, cruciale pour séduire les investisseurs, et fréquente le gratin de la société new-yorkaise, proposant notamment des démonstrations privées de ses expériences spectaculaires sur l'électricité. Il s'appuie aussi sur plusieurs journaux spécialisés en électricité qui relaient les avancées (réelles ou proclamées) de ses travaux.

Il se lance alors dans plusieurs projets beaucoup plus ambitieux et spectaculaires, qui marquent la seconde partie de sa vie professionnelle autant que personnelle. Je ne vais mentionner ici que trois exemples. Tout d'abord, il réalise un prototype de télécommande destinée à être utilisé sur des bateaux. Ensuite, il tente de concevoir un « rayon de la mort », c'est-à-dire un faisceau de particules chargées, accélérées par un champ électrique intense, qui pourrait être utilisé à des fins militaires. Enfin, il essaie de mettre au point un moyen de transmission sans fil de l'énergie, y parvient sur une distance de quelques centaines de mètres (il parvient à allumer plusieurs ampoules à distance) et se persuade qu'il peut étendre la portée de son dispositif et mettre en place un système de distribution mondial.

Pour Tesla, la réussite de ces projets assurera le bien-être de l'humanité, en particulier la fin des guerres. Dans un premier temps, son raisonnement est le suivant. Avec des bateaux militarisés télécommandés, ou plus tard un rayon de la mort capable d'abattre 10 000 avions à une distance de 400 km (c'est en tout cas ce qu'il affirme), la guerre deviendrait un jeu trop mortel pour qu'aucune nation ne risque de s'y lancer. Il revient sur cette analyse, plusieurs années plus tard :

« At that time I really thought that it would abolish war, because of its unlimited destructiveness and exclusion of the personal element of combat. But while I have not lost faith in its potentialities, my views have changed since. War cannot be avoided until the physical cause for its recurrence is removed and this, in the last analysis, is the vast extent of the planet on which we live. Only through annihilation of distance in every respect, as the conveyance of intelligence, transport of passengers and supplies and transmission of energy will conditions be brought about someday, insuring permanency of friendly relations. » (repris dans [1])

tesla_my_inventions

Jusqu'où Tesla est-il allé dans la réalisation de ces grands projets ? Il a fait construire un énorme dispositif, à Wardenclyffe destiné à électrifier (littéralement) la planète Terre pour transmettre de l'énergie sur toute la planète, mais celui-ci n'a jamais complètement fonctionné (photo ci-dessous). Il a construit des maquettes de bateaux qu'il parvenait à diriger depuis une distance de quelques mètres, mais guère plus. Quant au rayon de la mort, j'y reviendrai à la fin de ce billet.Tesla_Broadcast_Tower_1904

Il est d'autant plus compliqué de savoir ce qu'a réellement fait Tesla qu'il emploie systématiquement le présent pour décrire des choses qu'il va faire, là où tout le monde aurait mis un futur. C'est peut-être de la prudence, pour protéger ses idées et en assurer la priorité. C'est peut-être lié à des troubles psychologiques qu'il décrit dans son autobiographie [1] : pendant son enfance il était victime de visions, des éléments imaginaires se superposant dans son champ de vue à des éléments réels, sans qu'il soit capable de faire la différence entre les deux. Peut-être avait-il alors du mal à distinguer ce qui lui semblait au point, dans sa tête, de ce qu'il avait effectivement testé et développé, dans le monde réel ? En tout cas, on trouve énormément de « j'ai fait ceci », « j'ai mis au point cela », au lieu de « je vais », « j'ai l'intention de » ou « je suis sur le point de ». Deux exemples :

« When I was a student at college, I conceived a flying machine quite unlike the present ones. The underlying principle was sound, but could not be carried into practice for want of a prime-mover of sufficiently great activity. In recent years, I have successfully solved this problem and am now planning aerial machines devoid sustaining planes, ailerons, propellers, and other external attachments, which will be capable of immense speeds (...). » [1]

« I have perfected the greatest invention of all time – the transmission of electrical energy without wires to any distance, a work which has consumed 10 years of my life. It is the long sought stone of the philosophers. I need to complete the plant I have constructed and in one bound, humanity will advance centuries. » (Lettre de Tesla à Morgan 1905)

C'est probablement une des raisons pour lesquelles on présente parfois Tesla comme un savant très en avance sur son temps, quelqu'un qui serait né un siècle trop tôt. Il écrit lui-même, dans son autobiographie [1],

« My project was retarded by laws of Nature. The world was not prepared for it. I was too ahead of time, but the same laws will prevail in the end and make it a triumphal success » ([1], p. 61).

En fait, c'est plutôt le contraire et le Nikola Tesla du XXe siècle a vraiment eu du mal à trouver sa place, au milieu des tourmentes et des grandes avancées de la physique qu'on qualifie aujourd'hui de moderne (relativités et physique quantique). Certes, il fut le premier aux États-Unis à reproduire les expériences de Hertz sur les ondes électromagnétiques, puis celles de Roentgen sur les rayons X, mais il n'accepta jamais la relativité restreinte. Par exemple, il soutenait que les ondes électriques qui lui permettraient d'alimenter le monde en énergie pouvaient se propager à des vitesses supérieures à celle de la lumière. Même sur des questions plus ancrées dans le siècle précédent, certaines positions de Tesla sont surprenantes : pour lui les ondes électromagnétiques étaient de nature longitudinale, comme les ondes sonores, et non de nature transversale, comme le montrent pourtant les phénomènes associés à la polarisation de ces ondes. Tesla ne s'intéressait pas aux théories en tant que formalisation mathématique des phénomènes et préférait s'appuyer sur l'image qu'il se faisait du monde. Il déclara même ne pas avoir besoin de réaliser d'expériences, il lui suffisait de les imaginer, et il pouvait mettre ses dispositifs au point dans sa tête. Il dut pourtant passer par la case « expériences dans la vie réelle » pour mettre au point le moteur synchrone. Sur des questions plus théoriques, ses conclusions s'appuyaient sur des préconceptions qui pouvaient difficilement s'accommoder de certains faits assez peu intuitifs, comme ceux que décrit la relativité restreinte, ou même l'électromagnétisme de Maxwell.

Quand Seifer, un des ses biographes qui n'est pas physicien du tout, au passage, écrit dans [2] que « In 1896, Tesla discussed the idea promulgated by the quantum physicist a few years later that the energy had both particle-like and wavelike properties. » en s'appuyant sur la citation de Tesla « The effects of the sensitive plate are due to the projected particles or else to vibrations [of extremely high particles]. » (il parlait alors de rayons X), il pousse vraiment trop loin le bouchon de l'interprétation. C'est un contresens historique aussi radical que de faire remonter cette dualité onde-particule à Isaac Newton, chez qui on trouve aussi des phrases mélangeant les deux aspects. De même, Seifer écrit (p. 425)

« These Teska offerings would appear as evidence of a great mind gone astray, for the various discoveries and suggestions inherent in tesla's theory violate not only such accepted theories as relativity and quantum physics but also, on the surface, common sense. (...) Yet underneath the veneer of the theory is an exciting notion that the sun is somehow absorbing energy from the Universe and that there does exist some form of it which transcends the limiting factor of the speed of light. Called by other researchers tachyons (i.e. particles that travel faster than the speed of light) and linked to other such concepts as black holes, worm holes, string theory nonlocality, the implicate order, hyperspace, gravitons, and Mach's principle, Tesla's theories, when reviewd within the matrix of the bizarre new physics, may not be so far-out. »

Ce passage est exemplaire. L'auteur ne connaît visiblement pas les théories qu'il évoque (moi-même, je n'ai pas la moindre idée de ce que désigne « the implicate order »), mais semble suggérer que si les théoriciens actuels sortent des choses si bizarres, alors les idées de Tesla avaient peut-être quelque chose de révolutionnaire. C'est totalement oublier ce qui fait la force de la science : la méthode. Les trous noirs, la physique quantique, sont des théories, pas des idées lancées au coin d'une nappe au dîner, elles sont testables, de façon quantitative, redoutablement quantitative, parfois, ce qui n'est le cas d'aucune des "théories" de Tesla, qui d'ailleurs revendiquait de ne pas s'appuyer sur les avancées théoriques de son temps. D'ailleurs, il est assez ironique de citer en exemple plusieurs théories que Tesla refusait énergiquement. Il fut certainement un visionnaire de l'électricité, mais pas de la physique (ce qui, encore une fois, n'enlève rien à son mérite !).

En 1943, Tesla s'éteint à l'âge de 86 ans. Mais son histoire ne s'arrête pas là... Dès le lendemain de sa mort, différentes personnes s'intéressent au contenu de ses lettres, à ses papiers, à son matériel. En particulier, il avait confié une mystérieuse boîte scellée au gérant d'un hôtel dont il ne pouvait pas payer la note autrement, en indiquant qu'elle contenait une maquette fonctionnelle (et donc très précieuse) de son rayon de la mort et qu'elle ne devrait surtout être ouverte que par des gens compétents. Lorsque finalement la boîte fut ouverte (petite goutte de sueur qui coule le long de la joue de la personne chargée de le faire), il s'avéra qu'elle contenait un banal pont de mesures électriques (un pont de Wheatstone)... Nous nous intéresserons, dans le prochain billet, aux multiples boîtes mystérieuses que Tesla a laissé derrière lui.

Notes

[1] On trouvera aisément sur internet l'autobiographie de Tesla, « My Inventions », publiée sous forme de feuilleton en 1919. L'œuvre est du domaine public lisible par exemple ici. On peut aussi se la procurer sous forme imprimée, par les marchands usuels.

[2] « Wizard », Marc J. Seifer, Citadel Press 1996.


4 commentaires pour “Nikola Tesla : le tour (The Turn) [2/3]”

  1. vince Répondre | Permalink

    Chouette série d'articles, et belles synthèses en précisions !
    (qui donne, par ailleurs, trop envie de revoir le film !)

  2. AlexM Répondre | Permalink

    Tout à fait d'accord avec ce que vous dites sur les surinterprétations par exemple chez Seifer (c'est pour cela que je m'étonnais que vous le citassiez comme biographie de référence dans votre vidéo | pour ma part en 2012 je n'avais pas trouvé de livre vraiment valable sur Tesla | mais peut-être étais-je trop sensible à cet aspect 'surinterprétations' qui était mon sujet d'étude).
    En tout cas il est certain que Tesla est tout sauf un physicien théoricien, et vous avez raison d'insister sur la nécessité de la méthode.

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