Parcours sup, et après ? [#1 : principes]

16.05.2018 par Richard Taillet, dans Backstage

Cette année, l’accès aux études supérieures par les bacheliers a subi une transformation de fond. Au début du printemps, les étudiants de terminale doivent exprimer via « parcours sup » des vœux de poursuite d’étude (c’était déjà le cas avant) puis les établissements concernés doivent formuler des réponses. C’est là que les choses changent, en particulier pour l’accès aux filières scientifiques généralistes de l’université (licence de math, de physique, de chimie, etc.).

Ces établissements peuvent fournir deux réponses à chaque vœu

  • « oui »
  • « oui si ». Ce terme bizarre (on s’y habitue mais il reste bizarre) signifie « vous avez un profil qui laisse penser que vous risquez de rencontrer des difficultés dans la formation que vous avez choisie. Vous êtes admis mais vous devrez suivre un parcours adapté à cette situation ».

Il n'y a pas de « non ». Notre gouvernement s’étant engagé à ne laisser aucun étudiant bachelier sur le carreau (pardon, « sans poursuite d’étude »), les rectorats auraient de toute façon été chargés de proposer une affectation aux étudiants qui n’auraient eu que des « non » à tous leurs vœux. Pas besoin de boule de cristal pour deviner que ces étudiants auraient plutôt été affectés dans les licences universitaires généralistes que dans des classes préparatoires aux grandes écoles ou les IUT.

C’est aux « oui si » que je voudrais m’intéresser ici, pour donner une vision « de l’intérieur » et exposer les difficultés, les défis et les promesses de ce pan de la réforme. Il s’agit essentiellement d’un témoignage et je m’appuierai sur la situation que je connais bien : l’accès aux licences MPC (maths-physique-chimie) de l’université Savoie Mont Blanc. Les choses sont peut-être très différentes ailleurs (que cet ailleurs soit géographique ou thématique).

La première difficulté que rencontrent les responsables de licence est que quels que soient les critères choisis et le nombre de « oui si » sélectionnés, il est impossible de savoir combien de ces étudiants seront effectivement présents à la rentrée. La seconde difficulté, plus fondamentale, est de définir des critères leur permettant d’identifier, à partir du dossier établi à mi-parcours de la terminale, les étudiants qui risquent d’être en difficulté dans ces formations, mais que l’on estime pouvoir mener à la réussite avec des dispositifs adaptés. On peut déjà remarquer le caractère circulaire de cette question, que l’on pourrait aussi poser sous la forme : quels dispositifs peut-on mettre en œuvre pour mener à la réussite des étudiants en difficulté ? La sélection des « oui si » est fortement conditionnée par celle des moyens (financiers) mis en œuvre dans cette réforme. Avec des moyens importants, on peut envisager de nombreuses adaptations de cursus, la mise en place à grande échelle de pédagogies innovantes, et donc permettre à de nombreux étudiants potentiellement en difficulté de bénéficier du « oui si ». J’ai délibérément tourné cette phrase de façon positive, pour apporter un peu de douceur dans ce monde de brutes, mais la réalité est inverse, les moyens ne permettent pas une mise en œuvre massive de la réforme. Notre université, sa présidence et ses conseils, mais aussi ses équipes pédagogiques, a dû faire des choix. Je vais commencer par les choix de nature politique, ceux relevant de la présidence et de ses conseils, qui définissent le contour du dispositif[1] puis je passerai aux choix pédagogiques, dans un prochain billet. Notre université, après avoir décidé de ne pas mettre en œuvre le « oui si », a revu sa position à la fin de l’hiver (il y a quelques mois) et a demandé aux responsables des licences de proposer des parcours spécifiques pour ces « oui si ». Deux grands types de projets devaient être soumis :

  • type 1 : renforcer la première année de licence en ajoutant des cours de remise à niveau et de remédiation.
  • type 2 : proposer de faire la première année de licence en 2 ans, en remplaçant chaque année des enseignements de la licence par des enseignements spécifiques (comprenant des remises à niveau et de la remédiation).

Essentiellement, les responsables des formations sont plutôt opposés au type 1, pour plusieurs raisons. D’une part, il semble peu raisonnable, pédagogiquement parlant, d’alourdir l’année pour des étudiants qui sont déjà en difficulté, souvent en perte de motivation. D’autre part, cette solution coûte cher, car il faut ajouter des cours. Enfin, elle augmente la pression qui pèse sur le corps enseignant (qui devra fournir plus d’heures) et sur l’occupation des locaux (problématique cruciale dans notre établissement, comme dans beaucoup d’autres).

Ce sont toutefois uniquement ces projets de type 1 qui ont été retenus dans notre université, et ce sont donc des parcours de première année enrichis que nous sommes en train de mettre en place. Une autre question de nature politique s'est posée dès que nous (les équipes pédagogiques) nous sommes mis au travail : quels étudiants en difficulté ciblons-nous ? L’expérience nous montre que le public universitaire, en première année, est très hétérogène, mêlant des étudiants qui excellent en tout, d’autres aux résultats plus moyens, d’autres en difficulté et dont les notes peinent à passer la barre de la moyenne, d’autres enfin qui n’ont pas acquis les notions de base requises pour des études supérieures et qui ne parviennent qu’à grapiller quelques points à la moindre évaluation. Les cas d’étudiants qui semblent ne pas avoir acquis les notions scientifiques enseignées au lycée ou au collège ne sont pas rares. Doit-on cibler ces derniers étudiants, au risque de fournir une énergie immense pour un résultat très incertain ? Ou cibler les étudiants dont on estime qu’ils ont plus de chance d’être aidables, au risque d’abandonner les autre ? Ces publics sont très différents, la stratégie à mettre en place pour les aider également. La réponse officielle, institutionnelle, la seule qui soit défendable devant des étudiants, des parents, des politiques et des contribuables, c’est « amenez tout le monde à la réussite ». Un non-choix, donc. OK, débrouillons-nous avec ça.

Alors c’est parti, mettons en place un parcours spécial, qui pour nous porte le nom de « parcours réussite ». J’y reviendrai sous peu, quand les nombreuses discussions en cours auront abouti, que les différents projets auront mûri, quand nous en serons au-delà de l’ébauche. Ah oui, un dernier point. Il faut que tout ça soit prêt pour le mois de juillet, bien entendu, pour pouvoir être mis en place à la rentrée 2018…

Notes

[1] quelqu’un qui n’a pas utilisé l’expression « contour du dispositif » à cinquante ans a un peu raté sa vie, non ?


6 commentaires pour “Parcours sup, et après ? [#1 : principes]”

  1. Depecker Répondre | Permalink

    Quand les lacunes s'accumulent...d'année en année... [sic]

  2. oliva Répondre | Permalink

    Bonjour,

    J'ai deux petites questions et deux remarques : .

    Avec cette réforme que devient l'ESEU ( examen spécial d'entrée à l'Université ) ? .
    Comment s'inscrit un titulaire du bac en candidat libre ?
    Du côté des remarques : un jeune peut avoir un dossier scolaire très très moyen et se révéler avoir de très bonnes notes en première année universitaire .

    Il peut même être issue d'une filière littéraire ou économique et être à la hauteur dans une filière scientifique . (Bien sûr cela ne relève pas d'une étude statistique mais ponctuelle preuves à l'appui)

    • Richard Taillet Répondre | Permalink

      Bonjour,

      Je n'ai pas de réponse à vos questions, je ne sais pas.

      Pour votre remarque : je n'ai pas dit ni sous-entendu qu'un jeune avec un dossier scolaire très moyen et/ou issu d'une filière littéraire ou économique était voué à l'échec. Un tel jeune qui aurait des résultats correct en début de licence n'est pas concerné par le dispositif décrit dans le billet : même s'il était initialement identifié comme « oui si », il sortira assez rapidement du dispositif spécial et suivra la licence de façon « normale ».

  3. David Répondre | Permalink

    Bonjour M. Taillet,

    Je tiens tout d'abord à vous féliciter pour vos cours que je regarde de temps à autre avec une certaine nostalgie des classes prépas! J'ai beau dire à ma fille: "tu as de la chance d'avoir la possibilité de suivre des cours de grande qualité depuis chez toi. A mon époque, ça n'existait pas" Malheureusement, elle n'en profite pas. Au sujet des élèves "oui si", je pense que ç'aurait été son cas si la réponse avait existé l'année dernière. Elle est à l'heure actuelle en 1ère année de licence M à Montpellier et ça ne se passe pas très bien. Combien d'heures de travail personnel pensez-vous qu'il soit nécessaire de fournir en 1ère année de licence de maths? Je lui donne moi-même entre 3 et 8 heures de cours particuliers par semaine. Ca a l'air de porter ses fruits en Algèbre et Analyse mais il y a aussi les autres matières où elle se retrouve vraiment très très loin de la moyenne. Je vous remercie.

  4. Thierry Piou Répondre | Permalink

    Le problème ne devrait-il pas être traité en amont ? la diminution du nombre d'heures de maths et physique au lycée n'est-elle pas responsable de cette situation ?

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