Expérience de bibliographie amusante


Si vous consultez ces pages de temps en temps, vous ne serez pas surpris de lire que je suis intéressé par l'histoire des sciences. Je voudrais partager ici une des facettes du plaisir que me procure cette discipline, directement liée à la nature des ressources que j'utilise : les livres. Je suis d'une génération qui a été entraînée par la révolution numérique, depuis ses débuts, suffisamment tôt pour ne pas être impressionné par l'usage de ressources numériques, suffisamment tard pour avoir eu à fréquenter des bibliothèques pour mes études et mon métier. Dans mon activité d'enseignant, et plus encore dans celui de chercheur, les ressources numériques ont aujourd’hui largement pris le pas sur les autres. L'histoire des sciences, ce fut pour moi le moyen de redécouvrir le livre, non pas en tant qu'objet, mais en tant que source d'information et clé de plaisir (ces deux aspects sont intimement liés).

bibliotheque

 

Imaginez que l’on se demande, par exemple pour illustrer un cours, qui a découvert l’expansion de l’Univers. Une requête sur google mènera immédiatement vers des pistes pertinentes, vers le nom de Hubble en particulier. C’est en effet la réponse qu’on a envie de donner s’il s’agit de fournir un nom à tout prix[1]. Cependant, cette réponse lapidaire (« Hubble ») n’est finalement pas très intéressante (sauf si vous jouez à Trivial Pursuit ou si vous êtes un candidat à un jeu télévisé). Ce qui m’intéresse quand je me pose la question « Qui a découvert l’expansion de l’Univers ? », c’est le détail du pourquoi et du comment, sur une période donnée, une connaissance scientifique prend forme, est remise en cause, modifiée, altérée, rejetée ou confortée et quels sont les acteurs de ce processus complexe. La réponse ne peut pas être un simple nom, ce doit être une histoire. Or, les personnes qui ont la compétence professionnelle pour raconter ces histoires en les étayant de références précises préfèrent généralement écrire des livres plutôt que des pages web[2]. C’est en partie dû au fait que l'analyse elle-même demande généralement beaucoup d'espace pour présenter le contexte, les sources utilisées, les personnages historiques ayant joué un rôle, les conséquences, etc. Le livre se prête beaucoup mieux à l'exercice que la page web.

J’ai donc commencé à accumuler quelques ouvrages d'histoire des sciences. Vous pensez peut-être que c'est un plaisir de riche, que les livres coûtent cher. Pas vraiment : paradoxalement, l'essor d'internet constitue une aubaine pour les amateurs de livres car les bibliothèques du monde entier se débarrassent d'une partie importante de leur fonds d'ouvrages : on peut les retrouver à moindre coût chez des revendeurs de livres d'occasions[3].

En tout cas, une fois rassemblés quelques ouvrages qui me passionnaient, j'ai pu me livrer à une expérience de bibliologie. Ayant décidé d'équiper mon bureau d'une grande bibliothèque pour tout avoir à portée de main, j'y ai lâché ces ouvrages en liberté et je les ai regardés s'installer en faisant connaissance. Certains se sont immédiatement blottis l'un contre l'autre, par exemple « Transmuted Past - The age of the Earth and the evolution of the elements from Lyell to Patterson » de Stephen G. Brush (1996) ne peut plus quitter « Lord Kelvin and the Age of the Earth » de Joe D. Burchfield (1969), en partie parce qu'ils racontent une même histoire avec des sensibilités différentes, procurant sur le sujet un relief de nature presque binoculaire[4]. D'autres sont carrément grégaires, les biographies de Kepler forment un joli troupeau, avec toute la complexité sociale qu'on peut en attendre, le « Kepler » de Max Caspar s'entend très bien avec le « Kepler » de Philippe Depondt et Guillemette de Véricourt mais pas du tout avec le « Kepler, chien des étoiles » d'Henriette Chardak. Le « Sleepwalkers » d'Arthur Koestler surveille, de loin, le troupeau, il doit aussi veiller sur celui des « Copernic ». D'autres encore, sans craindre le contact, sont adeptes de ce « chacun chez soi » qui nous fait parfois éviter de trop sympathiser avec ses voisins de palier. Il en va ainsi de « The paradox of the Olbers Paradox » de Stanley Jaki ou de « The anomaly of the Mercury Perihelion » de N. T. Roseveare et de leurs histoires singulières (et délicieuses).

Cette bibliothèque, c'est ma référence. Je sais que je peux (mieux : je peux) y trouver la réponse à une grand nombre des questions qui me restent à me poser, et ce beaucoup plus efficacement que sur internet. Grâce à la magie des références d’un livre bien documenté, un paragraphe d’un livre peut s’expandre en un autre ouvrage de 200 pages, à une vitesse pas tellement inférieure à celle d’un clic sur un hyperlien et du chargement d’une page. Cette efficacité peut être extrêmement grisante. Cette bibliothèque, c’est mon monument privé, personnel, celui que j’élève brique après brique, au gré des découvertes et des envies, pour le plaisir de le voir grandir. Parce que cette bibliothèque, enfin, c’est le foyer à la chaleur duquel je m’installe volontiers, les pattes en rond, en ronronnant.

Notes

[1] Je ne me pencherai pas ici sur la question de l’exactitude de cette réponse, j’ai eu l’occasion d’aborder ce point ailleurs et mon propos porte ici sur les ressources documentaires.

[2] Je conseille vivement la lecture du chapitre X de l'ouvrage de Stephen G. Brush cité dans cette note et dans lequel il compare, avec beaucoup d'humour, la sociologie des physiciens avec celle des historiens des sciences.

[3] Ne faites pas comme moi : quand vous recevez un livre d'occasion commandé sur internet et comportant un tampon de bibliothèque publique américaine, ne les contactez pas pour vous en étonner, soupçonnant un voleur d'avoir revendu un ouvrage emprunté !

[4] Il y en a bien un qui essaie parfois de tirer la couverture à soi, mais bon, vous savez comment sont les livres.


Un commentaire pour “Expérience de bibliographie amusante”

  1. M. PIERRE Répondre | Permalink

    Bonsoir, tout d'abord je tiens à vous remercier pour tout le travail de transmission de connaissance et d'ouverture à la science en général que vous réalisez. Qu'on vous surnomme le "Feynman" français dans quelques années ne m'étonnerait pas du tout, en tout cas : merci.

    Je suis actuellement étudiant en Licence de physique et au cours d'une recherche bibliographique sur la désintégration alpha que je devais réaliser, j'ai eu la chance de découvrir un article de Roger H.Stuewer qui traitait du travail réaliser par George Gamow à ce sujet. J'ai été bluffer principalement par toutes les connections qu'il y avait entre les différents acteurs de la physique de cette époque (Rutherford, Gamow, Bohr, Pauli, Majorana, Fermi et tant d'autres). Quand on étudie la physique à l'université il est rare de voir cet aspect de la physique, quelle était le cheminement de pensé de toutes ces personnes, quelles étaient les problématiques auxquelles ils étaient confrontés et comment ils ont réussi a les résoudre. Je trouve que cela permet de bien mieux comprendre les concepts qu'on nous apprend en cours et je me suis donc intéressé à l'histoire des sciences (principalement la période de 1890 a nos jours). Mais étant novice je ne sais pas trop par où commencer. Le plus intéressant à mon sens serais de lire des livres qui retrace le parcours de chaque grand protagoniste de la physique moderne, mais je ne sais pas trop par lequel commencez ( et je ne sais pas si c'est la bonne méthode au final), donc si vous aviez des conseils a me donner je vous en serais très reconnaissant !

    P.S: désolé pour la longueur, peut-être un mail aurait été plus adapté, mais vous devez en recevoir tellement que je ne voulais pas en rajouter un de plus.

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